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Claude Nougaro, les bons mots

Publié le 4 septembre 2026, par Charles-Erik Labadille

Les bons mots de Nougaro, ça rime ! Normal, car dans la lignée de Georges Brassens (6 ans après « La mauvaise réputation »), Claude Nougaro va commencer à re-« mots »-deler les codes de la chanson d’humour avec la sortie de « Il y avait une ville » en 1958. Si dans ce premier trente-trois tours le sourire est juste esquissé, il va s’épanouir, et définitivement jusqu’en 2000, dès le second album « Le cinéma » (1962) qui rassemble déjà des morceaux d’anthologie du genre comme Les Don Juan, Une petite fille, Le jazz et la java et bien sûr, Le cinéma !

Les jeux de mots

« Sur l’écran noir de mes nuits blanches     Moi je me fais du cinéma » 1962 Le cinéma

Un jeu de mot construit sur l’opposition des couleurs. À noter également l’utilisation au sens propre et figuré de la même expression : tourner un film, se raconter des histoires.

« Un vasistas était ouvert sur les étoiles et me revoilà faisant la malle     Parmi les antennes de télé, ce pognon, je n’l’aurai pas volé »     1966 À bout de souffle

Le cambrioleur qui, dans les affres de la fuite, affirme avoir bien mérité son butin.

« Je suis sans doute un animal     Doué de pouvoirs anormaux     Je peux échapper au mal     En jouant avec les mots »     1967 Petit taureau

Jeux de mots, c’est le cas de le dire, mais en jouant avec les mots ou les maux ?

« J’avais rêvé d’un couple dont je sois l’Il, toi l’Elle     Imaginé une île amoureuse d’une aile     Et l’aile s’est posée sur ma lèvre de sel     Et nous voici cloués à l’Être universel »     1975 Mademoiselle Je n’en crois pas mes yeux

Un jeu de mots bâti sur la consonnance et le double sens des termes : il-elle, île-aile…

«  » Monsieur l’agent, regardez, c’est une plume d’ange. »      Il me croit !      Aussitôt les tonitruants troupeaux de bagnoles déjà hargneuses s’aplatissent. Des hommes radieux en sortent, auréolés de leurs volants et s’embrassent en sanglotant. »     1977 Plume d’ange

Des automobilistes auréolés de leurs volants ? « Soyons sérieux ! ».

 « Chaque pas d’elle     Est un lieu de pèlerinage…     …Chaque épaule d’elle     Pour chaque pôle où je m’en aille »     1980 De haut en bas

Des jeux de mots construits sur des liens de cause à effet (le pied, le pèlerinage), ou sur des homophonies (épaule-pôle).

« Gare, gare, gare     Là, c’est du mastoc     C’est pas du Ronsard     C’est de l’amerloc »     1987 Nougayork

La musique qui prend le pas sur les paroles ? Un revirement et un jeu de mot ad hoc !

« On s’est pas mariés     Au diable les messes     Mais, soir et matin     Je lui demande ses mains » 1989 Kiné

Un jeu de mot avec cette kiné à qui on ne demande pas sa main mais ses mains, bien sûr pour un petit massage…

« To lose, to win     Toulouse, Toulouse to win »      1989 Toulouse to win

Un titre et un jeu de mot anglophone : pour perdre, pour gagner, Toulouse pour gagner.

« Assis sur un banc devant l’océan     Devant l’océan égal à lui-même     Un homme pensif, se masse les tifs     Interrogatif, à quoi pense t il ?     À quoi pense t-il, livré à lui-même ?     Il pense à son île, son île Hélène     Est-ce que l’île l’aime ? »     2000 L’île Hélène

Des jeux de mots à tout crin grâce aux rimes (pensif, tifs, interrogatif), aux contraires (il – elle -ène), aux sonorités (lil – lèm). On aurait pu ajouter : « Assis sur un banc », contemplatif…

« Puis le soir obscurcit la pelouse     Pour l’oiseau, laissons les gâteaux secs     C’est parfait, on repart à Toulouse-Lautrec »     2000 Déjeuner sur l’herbe

Dans ce Déjeuner sur l’herbe « À se croire dans un tableau d’Auguste Renoir », Claude Nougaro ne peut s’empêcher de conclure par ce jeu de mot également pictural « on repart à Toulouse… » Lautrec !

Bons mots, détournement d’un aphorisme, d’une locution familière

« Pour te dire que je t’aime     Rien à faire je flanche     J’ai du cœur mais pas d’estomac… »     1962 Le cinéma

Rapprochement de deux formules populaires « avoir du cœur » « avoir de l’estomac » pour créer l’effet comique.

 « Nous tamiserons les lumières     Même quand la mort viendra sonner     Et nous dirons notre prière     Sur un chapelet de grains de beauté »     1962 Les Don Juan

Une image qui permet de mettre l’amour au rang de religion.

« Je brûle, je flambe, je grille, je crame     Dès que je vous vois mes chéries     Je suis tout feu tout femme     Tout feu tout femme »     1962 Tout feu tout femme

Le jeu de mot est construit sur le détournement de l’aphorisme « tout feu tout flamme » qui signifie « déborder d’enthousiasme ». Claude Nougaro avoue adorer les femmes. À noter l’utilisation de l’argot avec le verbe « cramer ».

« Et quand la nuit tombe sur Sing-Sing     On revoit nos amours dans le temps     On s’dit qu’on sortira de Sing-Sing     Quand nos poules n’auront plus de dents »     1966 Sing sing song

Un jeu de mot grinçant : plutôt que quand les poules auront des dents, c’est-à-dire jamais, ils sortiront dans bien longtemps, quand leurs femmes n’auront plus de dents…

« Je reprends l’avenue vers l’école     Mon cartable est bourré de coups de poings »     1967 Toulouse

Une manière très imagée de peindre les bagarres du temps de la jeunesse.

« Un torrent de cailloux roule dans ton accent     Ta violence bouillonne jusque dans tes violettes
On se traite de con à peine qu’on se traite »
     1967 Toulouse

Une image poétique où les attributs du paysage déteignent sur les tempéraments, image renforcée, par opposition, avec l’arrivée du troisième vers beaucoup plus trivial.

« Elle vient de si haut, cette sœur des sapins     Cette bombe lactée que lancent les gamins »     1972 La neige

Deux images originales pour décrire fidèlement les scènes où s’invite la neige.

Calmement tu t’endors quand je pars pour mes guerres     Le casque de mon front pour tout arsenal     Je pars saigner de l’eau sous le feu des mystères     Une étoile de mer me fera général »     1971 Armé d’amour

Quatre beaux vers sur la douleur de la création artistique s’achevant par un bon mot sur les insignes des généraux où celle du poète est une étoile de mer.

« Pas besoin d’être une sorcière     Pour avoir un manche à balai     J’en ai un qui me dit :  » Poussière !     Tu iras où je veux aller  » »     1973 Rue Saint-Denis

Vous avez compris, derrière l’image évocatrice se cache la verge de l’homme qui, tyrannique, lui impose toutes ses décisions.

« Dans l’île de Ré, ma belle adorée      Je t’emmènerai demain      Ta main dans la mienne, come rain or come shine      Comme reine ou comme chaîne, je t’aime »     1975 Île de Ré

Un détournement phonétique de l’expression idiomatique anglaise « come rain or come shine » qui signifie « contre vents et marées », en toutes circonstances avec ce « reine ou comme chaîne ».

« Brésilien mon frère d’armes     Sur le parcours du cœur battant     Toi qui ris avec tes larmes     Oh, toi qui pleures avec tes dents »     1975 Brésilien

Le Brésilien a un grand cœur et cette générosité toujours débordante peut être comparée à un parcours du combattant.

« De beaux voiliers qui voyagent     Les fesses gonflées de bons vents     Joyeux comme le mariage     De l’Espace et du Temps »     1980 Des voiliers

Un excellent mot de Nougaro, que l’on aurait pu également ranger aux rubriques « flamboyances » ou « face tellurique du poète ».

« Assez, assez » crient les gorilles, les cétacés     Arrêtez votre humanerie »     1980 Assez !

Dans une de ses rares chansons « écolo », Nougaro invente ce néologisme pour qualifier, grâce au suffixe « erie » l’action, le comportement de l’homme. Il n’échappera à personne que l’ensemble devient hum-ânerie !

« Dans les lignes de mon avenir     Ta main est écrite dans la mienne »     1985 Réunion

Un bon mot en forme de prémonition et de déclaration d’amour pour sa dernière femme, Hélène, rencontrée l’année précédente dans une île au nom prédestiné, la Réunion.

« Je n’ai qu’à suivre mes pas     Toujours le même phénomène     Mes pas vers toi me ramènent     Toujours les tiens viennent vers moi     On peut les prendre par tous les bouts     Tous les chemins mènent à nous »     1997 Les pas

Grâce à la rime en « ou », tous les chemins ne mènent pas à Rome…

Rimes et consonances, homophonies

« C’était étrange     Est-ce qu’il allait neiger des anges     Les gens guettaient dans un mélange     D’inquiétude et d’amusement »     1958 Il y avait une ville

Dans l’attente de l’explosion atomique, cette rime riche en « ange » devient l’occasion de placer l’image particulièrement originale « neiger des anges » : un premier coup de maitre du poète !

« Il y a de l’orage dans l’air     Il y a de l’eau dans le gaz     Entre le jazz et la java »     1962 Le jazz et la java

Pas évident de trouver une rime presque riche avec jazz et qui traduit la « bagarre » ; eh bien, c’est fait avec « l’eau dans le gaz » !

« Puisqu’il n’est pas d’espoir      Qu’on se rencontre un jour dans le lit de mes livres »      1962 Où

Une jolie image construite sur la consonance lit – livres.

« La chanson, celle qui a la vie brève     À peine a-t’elle fait la     La la qu’elle n’est plus là » 1962 La chanson

Qui peut trouver rime riche plus courte ? La la la…, là !

« Me voilà comme un con, place de la Concorde ! »  1962 Une petite fille

Où comment insister sur le mot « con »…

« Je me sens devenir sensuel     Quand je la vois s’avançant sûre d’elle     Mes yeux se font caressants sur elle     Oh oui     Elle me met sens dessous dessus elle     Elle est trop belle     On devrait mettre la censure sur elle »     1964 Sensuel

Un chef d’œuvre de consonances construit sur les rimes « sensuel – elle » et tout ce qu’on peut en tirer sur les plans phonétique et poétique en passant également par le son « sen » et ses multiples significations : je me sens, s’avan-çant, cares- sants, sens, cen-sure, l’allitération s’achevant par le magnifique « cen-sure sur elle.

« J’ai plongé dans la vie     En sortant de ma mère     J’ai plongé dans la vie     Comme dans l’eau de la mer »     1966 Schplaouch !

La vie, une histoire d’eaux où la mère et la mer sont associées dans un plongeon conjugué au propre et au figuré.
« Ce poème maladroit, suspect et succinct     Je l’enfante comme si j’en étais enceint     Depuis Nice, où tes seins     Giclaient blancs dans l’eau du bassin »     1967 À tes seins

Commencé par la formule un peu trop attendue « Il vaut mieux s’adresser au bon Dieu qu’à ses saints », ce court hommage aux seins, pas si maladroit que ça, s’achève par un vers bien plus original (…dans l’eau du bassin) où, comme bien souvent, la rime devient le moteur du discours du chanteur.

« Alors, tu me baratineras     Quelle joie     Tu me conteras fleurette     Quelle fête     Tu me feras des déclarations passionnées     Quel pied »      1967 La mutation

Rimes, symétrie et concision s’achevant par une expression populaire, un des principes de la mécanique du sourire.

« De mon sud suant son soleil noir,     Tu m’aspirais, Paname     Auberge étoilée où s’attablaient     Les affamés de flammes     Port étincelant, où débarquaient     Tous les marins de l’âme,     J’accourus vers toi, Paris ! »     1973 Montparis

Débutée par une allitération en s qui rappelle avec humour celle de Racine (« Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes »), la strophe magnifie l’Écriture et la poésie au travers de deux belles images (les affamés de flammes, les marins de l’âme).

« Dans l’île de Ré, ma belle adorée     Je t’emmènerai bientôt     Au mois le plus tendre, le mois de septembre     Où l’on peut s’étendre bien seuls »     1975 Île de Ré

Île de Ré, un hymne à la rime (Ré, aod-rée, emmène-rai, tendre, sep-tembre, s’étendre…) tout au long de ce magnifique poème maritime.

« Et j’irai réveiller le bonheur dans ses draps     Je crèverai son sommeil, tu verras, tu verras     Je crèverai le sommier, tu verras, tu verras     En t’inventant l’amour dans le cœur de mes bras     Jusqu’au matin du monde »     1978 Tu verras

La non-rime, l’anti-rime, un procédé utilisé par le poète pour isoler, mettre en avant un mot. Ici après quatre rimes en A, ce « jusqu’au matin du monde » qui ne rime pas et fonctionne comme « chute » de la strophe.

« Ah je l’aime de haut en bas     Oh, et puis de bas en haut »     1980 De haut en bas

Interjections, rimes (Ah-bas) et homophonies (Oh-haut) pour cet inventaire des beautés prodigieuses de la femme.

« Rimons, rimons tous les deux     Rimons, rimons si tu veux     Même si c’est pas des rimes riches     Arrimons-nous, on s’en fiche »     « Rimons, rimons belle dame     Rimons, rimons jusqu’à l’âme     Et que ma poésie     Rime à ta peau aussi »     1981 Rimes

Un hommage à ce moteur du jeu de mot que peut être la rime. Et avec ce « ma poésie – ta peau aussi » (ta po-ésie), il faut dire que l’on frôle le firmament…

« Les trois temps d’un temps grisant qui nous maintienne     Noyés jusqu’au fond des yeux     Par une passion diluvienne     Ah ! que vienne que vienne une valse de Vienne »     1981 Vieux Vienne

Rimes riches (dilu-vienne, vienne, Vienne), homophonie et double sens (vienne,Vienne) encore au programme pour un sourire…

« Pardon mille excuses     Si cette vie m’use     C’est parc’que j’en use     À chercher des muses »     1983 Muses

Après « Rimes » (1981), le poète cherche des muses, ces déesses sources d’inspiration : elles lui en ont donné avec ces 45 rimes en « use » qui émaillent les vers de la chanson.

« Et moi j’ai osé un baiser qui glisse     De ton épaule à ta joue lisse     Un premier baiser puis deux et puis dix     Des roses et des bleus tout un feu d’artifice     Nice very nice very Nice »    1983 Very Nice

De la rime à gogo, un vrai feu d’artifice avec ce Nice décliné en français et en anglais.

« Je glougloute     Je clapote     Je barbote     Dans la flotte     Je trempette     Quand je pète     Ça bouillonne »     1983 Eugénie

Eugénie, c’est la chanson burlesque type, type cure thermale car Eugénie-les-Bains. Exercice de style réussi avec la succession des mots courts, les vers à 3 pieds, l’allitération,  les rimes qui servent un genre volontairement comique. Bien sûr, on pense à Ouvrard et son célèbre « J’ai la rate     qui s’dilate… » (Je n’suis pas bien portant, 1934).

« Car qui n’est, qui n’est pas enquiquiné     Par des nerfs froissés     De sombres pensées ? »     1989 Kiné

La rime pour sourire : kiné, qui n’est, enquiquiné, pour faire sourire Hélène qui était kiné !

« Je suis prisonnier des nuages     J’y cherche les clés de mon art     Peut-on rêver plus belle cage     Qu’un Django Reinhardt »     1993 Prisonnier des nuages

Un hommage à Django où Nougaro arrive à citer « Nuages », le titre mythique du guitariste, et à faire rimer art avec Reinhardt !

« On peut me traiter de fada     De fêlé, de marteau     Ce sera toujours mon b. a.-ba    Ma devise, mon credo     La poésie, c’est mon dada     Et l’utopie, mon topo, mon topo »     1997 Don Quichotte et Sancho

Des consonances et de la rime à gogo dans cette nouvelle profession de foi.

« Où sont passés les bas     Les bas, les bas, si beaux      Qui glissent de bas en haut     Où sont passés les bas     Les transparentes peaux     Qui glissent de haut en bas »     2000 Les bas

Bas et beaux, haut et bas se retrouvent confrontés dans cet hommage aux bas de soie des femmes.

Double sens d’un mot, d’un son

« Pour moi jazz et java     Dans le fond c’est tout comme     Quand le jazz dit « go men »     La java dit « go hommes » » 1962 Le jazz et la java

Un jeu de mot complexe construit à la fois sur la consonance des mots et leurs traductions :  hommes, men, go home…

« Celle qui m’est revenue l’autre nuit     Mais celle qui la chantait     Elle ne reviendra plus »      1962 La chanson

Jeu de mot nostalgique construit sur le double sens du verbe revenir : revenir à l’esprit, revenir à la vie.

« Je suis sous, sous, sous     Sous ton balcon     Comme Roméo     Oh-oh… »

« Je suis rond, rond, rond      Rongé d’remords      J’suis un salaud     Oh-oh »

« J’suis bourré, bourré, bourré     De bonnes intentions     J’ai trouvé du boulot     Waouh »     1964 Je suis sous…

Le double sens du mot est utilisé en grand avec ce discours d’un ivrogne qui est sous… (saoul), rond… (ivre), bourré… (alcoolisé), rien qu’à l’écouter, on le voit tituber…

« En moi, il y a du bon aussi     Ne me fais pas plus noir que je suis »     1964 Je suis sous…

Noir pris ici au sens de mauvais, mais qui peut également dire saoul.

« Regarde-la ma ville     Elle s’appelle Bidon     Bidon, Bidon, Bidonville     Vivre là-dedans, c’est coton     Les filles qui ont la peau douce     La vendent pour manger     Dans les chambres, l’herbe pousse     Pour y dormir faut se pousser »     1966 Bidonville

Un recours aux doubles significations pour faire sourire un peu malgré la gravité du thème : bidon, bien sûr le bidonville mais aussi elle est bidon, elle est nulle, sans valeur ; c’est coton, de n’est pas facile mais aussi une référence aux plantations qui caractérisent le Brésil ; pousser, croître mais aussi se pousser pour trouver une place. À noter également le vers magnifique sur les filles… qui oppose à une première partie suave (la peau douce) une chute particulièrement dure et sèche (la vendent pour manger).

« Quand le jour se lève sur Sing-Sing     Par contre, on s’inquiète pour le temps       Le temps qui reste à tirer à Sing-Sing     Y a de quoi s’faire des cheveux blancs »     1966 Sing sing song

Pour renforcer l’idée du temps à passer derrière les barreaux, l’expression est employée au sens propre (quand nous seront vieux) et au figuré, au sens de se faire des soucis.

« Sous leurs cheveux dressés comme des chevaux     Sonnant du corps comme cor à Roncevaux     Elles balancent leur plastique, leurs bombes anatomiques     Les craquantes »      1967 Les craquantes

Deux consonances (cheveux-chevaux, corps-cor) qui s’achèvent sur le jeu de mot des femmes « bombes atomiques »…

« Dors en paix, pépé »      1967 Berceuse à pépé

Dors en paix, paix, paix…

 « Le corbeau croasse     Et l’herbe croit      Le crapaud coasse      Et moi je crois     J’ai pas d’apôtre
J’ai pas de croix     Je crois en l’autre     Je crois en moi »
     1966 Je crois

Comment conjuguer, rime à l’appui le son « croi » dans tous les sens des mots: croa, croitre, coa, croix, croire…

« Ne me descends qu’au dernier étage des étoiles     Là où les murs sont mûrs pour hisser les voiles »     1971 Ma sœur âme

Jouer avec le sens et le son des mots nous amène ici à ces « murs mûrs », à ce murmure de sourire…

« …Avant que je n’aie percé le mystère     Le mystère au fond du puits     De mes jours et de mes nuits     Et balayé la poussière     Qui souille mon habit     Mon organique habit qui m’habite »     1971 Mater

Insistance sur la fugacité et la souillure de la chair avec cet « habit » très organique qui « habite ».

« Ô mon vaisseau zéphyr     Nous allons découvrir     Enfin la vie, viens     Le voyage sera long     Comme des cinglés     Cinglons »     1980 Des voiliers

Homophonie cinglés-cinglons pour dire « comme des fous naviguons à pleine voile » et aussi chute de la chanson.

Les chutes

« Parfois on sonne, j’ouvre, c’est toi     Vais-je te prendre par les hanches     Comme sur l’écran de mes nuits blanches     Non, je te dis « Comment ça va? »     Et je t’emmène au cinéma »     1962 Le cinéma

Après s’être rêvé en séducteur pendant toute la chanson où l’auteur « se fait du cinéma », l’auteur s’avoue timide et n’a le courage que d’emmener sa belle au cinéma.

 « Ça y est, je la vois     Attends-moi !      Attends-moi !      Je t´aime !      Je t´aime !      Je t´aime ! »    1962 Une petite fille

Le mari désaimant et coureur est réduit à utiliser le même « je t’aime !» qu’il reproche à sa femme de dire tout le temps.

 « Je donne au jazz mes pieds     Pour marquer son tempo     Et je donne à la java     Mes mains pour le bas de son dos »      1962 Le jazz et la java

Une chute souriante où l’auteur invite la java à finir la chanson par une danse. Phonétiquement, on pourrait aussi comprendre « pour le bas de son » do, donc la mélodie, le jazz ayant pour sa part le rythme.

 « Mais s’il est parmi vous      Une fée, une fleur, quelque part sur la piste      Qui entend malgré tout,
Malgré le cha cha cha les mots de ma voix triste,      Si elle est parmi vous      Cette fille, cette sœur, alors dites-moi vite     Où ? »    
1962 Où

Terminer par ce court adverbe interrogatif dévoile déjà le sens du titre de la chanson et rappelle le rythme évoqué avec un ouh ! très expressif. Mais après un long discours désabusé, il amène soudainement aussi une ouverture, un petit coin d’espoir dans le conflit inhérent à toute chanson entre paroles et musique, esprit et danse.

 « Qu’est ce qui te prend ?     Rouge     Lui demande le     Noir     Qui voit soudain     Rouge     C’est parce que je suis     Noir ?     – Non, dit la fille     Rouge     C’est parce que t’es     Noir. »      1962 Le rouge et le noir.

Après avoir décliné le rouge et le noir tout au long de la chanson, Claude Nougaro amène une chute comique construite sur le double sens de la locution « être noir » : être un homme de couleur ; être ivre.

« Je t’en supplie mon trésor     Réponds, réponds     Marie Christine     Ne me laisse pas seul     Bon, puisque c’est ça, j’vais me saouler la gueule »     1964 Je suis sous…

Une chute mémorable pour cet ivrogne repentant qui, devant le silence de sa belle, décide finalement d’aller reboire un coup.

« Gué gué gué, j’ai un moral d’acier     Gué gué gué, je vous guérirai     Gué gué gué, mesdames et missiés     Vous verrez, l’amour c’est pas sorcier »     1966 L’amour sorcier

Alors que « l’amour sorcier » est présenté dans une sorte de culte vaudou pendant toute la chanson, cette dernière s’achève sur un jeu de mot qui annonce qu’en fait, l’amour c’est plutôt simple (c’est pas sorcier).

« Ma chanson, il vaut mieux que je l’arrête ici     Ça devient monotone le bonheur     On en reparlera si l’azur s’obscurcit     Ce qui sent trop la fraîcheur sent déjà le roussi »     1966 Côte d’azur

Après avoir décrit le bonheur de l’amour pendant cinq couplets, l’auteur, plutôt saturnien de nature, ne peut s’empêcher de conclure par une morale désabusée sur le peu d’intérêt des choses heureuses.

 « Mon amour, ton château     C’est trop loin, c’est trop haut     J’en ai marre, je me couche     À mon tour maintenant     D’attendre calmement     Ton baiser sur ma bouche      Ma belle au bois dormant » 1966 Ma belle au bois dormant

Coup de théâtre final avec ce séducteur qui, lassé de chercher l’amour unique, devient « le beau au bois dormant » !

« Je lance une bouteille à la mer     une bouteille de gin     La bouteille, je l’ai bue     et mon divan chavire »

« Et puis tiens, je me lance à la mer     Messageries posthumes »     1967 Une bouteille à la mer

Après avoir jeté une bouteille à la mer dans l’espoir d’être secouru, l’auteur alcoolique s’y jette lui-même.

« Je te aime depuis que je t’ai vue passer     Je te aime     Toi le bel avenir veux-tu de mon passé     Je te aime     Mais je suis tout petit, ô maman, ô madame     Je vous aime     Mon âme tonne en moi que vous êtes ma femme     Que vous êtes ma femme     Elle-même »     1975 Ma femme

Après avoir clamé qu’il aime sa femme pendant toute la chanson (21 fois !), l’artiste conclue par ce « Elle-même » inattendu, qu’on peut bien entendu comprendre comme « elle m’aime »…

« Et l’on vit s’envoler là-haut     Sous le bras de Quasimodo     Qui sur sa liane hop, l’enlève     La blanche, douce, gente chèvre     C’est toi que j’aime Belle »     1977 Quasimodo

Encore une chute mémorable avec un Nougaro qui revisite Notre-Dame de Paris. Son Quasimodo un peu doux-dingue laisse Esméralda sur le pavé et s’envole avec la chèvre sous le bras…

« Ici superstar     J’suis gonflé à bloc     C’est l’enfance de l’art     C’est l’œuf à la coque     À moins qu’un lascar     Au détour d’un block     Et sans crier gare     Me découpe le lard     Façon jambon d’York »     1987 Nougayork

Les rêves de réussite américaines tout au long de la chanson et, fidèle à l’art de la chute, un Nougaro qui entrevoit une éventuelle fin tragique.

« Pour elle on prie     On paye le prix     Pour cette chienne     Cette chienne de vie     Cette chienne de vie » 2000 La chienne

Encore un coup réussi avec cette « chienne » après qui Claude Nougaro courre pendant toute une chanson. Il faut attendre le dernier vers pour comprendre qu’il ne s’agit pas d’une femme mais de la vie !

Les sujets humoristiques, insolites, inattendus

« Et dans cette chambre     Rouge     Y a le grand type     Noir     Qui boit du gin     Rouge     Comme un enton     Noir     Tandis qu’ la fille     Rouge     Se remet du rouge     Noir »     1962 Le rouge et le noir

Une thématique souriante construite sur la déclinaison systématique de deux couleurs, le rouge et noir, peut-être une parodie du livre de Stendhal où Julien Sorel va choisir entre le rouge de l’uniforme de hussard et le noir de la soutane ; ici, il s’agit d’une fille en rouge et d’un grand noir.

« Je sais qu’on me tuera    Bien avant que je meure     Et je connais mon assassin »     1964 Mon assassin

Un sujet qui pose question et invite à en savoir plus… Il est construit sur le sens figuré de mourir…, de douleur, de chagrin. L’auteur s’imagine rencontrer dans une vingtaine d’années une jeune-fille magnifique qui le traitera de « vieux ».

« Oh, c’est pas de la tarte, la pâtisserie, non c’est pas du tout cuit     Faut lever la pâte et cela exige beaucoup d’énergie     À te voir ainsi je retrouve mon âme enfantine     Rien n’est plus pur que les mains d’une femme dans la farine     C’est comme si tu étais ma mère en même temps que ma gamine »     1966 Les mains d’une femme dans la farine

Certains pourront trouver la chanson sexiste mais ne peuvent pas nier que le sujet est plutôt inattendu ! D’ailleurs, Claude Nougaro n’a pas choisi de parler de la femme comme de l’usagère attitrée de la cuisine (les mains d’une femme dans la cuisine ! malgré le petit clin d’œil, ça rime avec farine…). Non, plus malin que vous ne le pensez, Claude : c’est un hommage à la femme et à la terre « nourricières », comme l’indiquent ce blé (la farine), cet enfant, cette mère et cette gamine.

« Amen, amen, amen     J’ai rêvé     Que le ciel disait amen     A chacun d’mes souhaits »     1971 Le cycle amen

Ou comment écrire une chanson insolite avec beaucoup « d’amen », un éternuement (atchoum !) et avec un titre en petit jeu de mot facile (le cycle amen, le cyclamen qui est une fleur aux feuilles en forme de cœur).

« Il pousse à l’envers     Fleurit en hiver     Le pommier aux quatre pommes     S’enracine au ciel     Et mûrit au gel     Sa pomme, à Noël, la donne »     1973 Pommier de paradis

Un conte philosophique avec cette pomme qui fait grandir l’adulte « Jusqu’au sommet des branches     Jusqu’au bout de l’étoile     Où la nuit attend l’homme ».

 « Yapad Papa »     1975 Yapad Papa

Cette sorte d’onomatopée sans signification est répétée en boucle au cours d’un morceau qui se termine par « Y’a pas Y’a pas d’paroles à cette chanson     Non ! ».

« (Au Paradis) L’air étincelle de pétales     Partout prairies et frondaisons…     ….Claire regarde à l’horizon     Où est la tondeuse à gazon ? »     1978 L’aspirateur

C’est l’histoire d’un grand compositeur dont l’inspiration est troublée par le bruit de sa compagne qui passe continuellement l’aspirateur chez eux. L’artiste meurt. Au paradis, il n’y a que verdure d’où cette dernière strophe qui pourrait aussi bien être classée dans la rubrique des bonnes « chutes » ou celle des « rapprochements de contraires (la musique, le bruit).

« Pour imaginer son trépas     Point n’est besoin d’être devin     La pendule sonne l’heure du repas     Coq au vin     Dans une ferme du Poitou     Un coq aimait une pendule »     1980 Le coq et la pendule

Un sujet insolite, presque déraisonnable tant il y a peu de lien entre les deux, sinon que le coq sonne aussi les matins… Un sujet déraisonnable donc et une chute brutale et un peu cynique où le volatile finit dans la marmite !

« C’est ainsi que papa parlait à maman     Mademoiselle     Mademoiselle maman »     2000 Mademoiselle maman

Histoire originale s’il peut en être, que celle de cet enfant pas encore conçu qui parle de la rencontre de ses parents et de sa maman encore mademoiselle… Encore plus amusant la chute où le même enfant ne veut pas être le témoin indiscret des premiers ébats de ses parents : « Lorsque maman a souri     Je me suis fait tout petit     Et quand ils firent l’amour     J’ai fermé les yeux, j’ai fait le sourd ».

Le rapprochement des contraires

« T′as peut-être bien joué du Mozart, du Debussy     T’as peut-être fait des gammes du côté de Passy     Avant que l′on t’étrenne dans c’bar enfumé     Vieux piano, t′as pas eu d′veine, mais du sel, du jazz men, sans t’vexer »     1958 Le piano de mauvaise vie

Pour faire sourire, le principe du rapprochement des contraires, avec ce piano coincé entre musique classique et musique moderne.

« Quand le jazz est     Quand le jazz est là     La java s’en     La java s’en va »     1962 Le jazz et la java

Voilà deux comparses mal assortis dont le rapprochement devrait faire sourire !

« Allez y les bergères    Dansez avec vos loups     Tout au long de mes vers    Agoudougoudougoun ouh ! »    1962 Où

Les bergères qui dansent avec les loups, peut-on espérer situation plus cocasse ! Bien sûr, ces loups sont aussi de beaux cavaliers aux dents longues qui, plus tard, pourront faire pleurer leurs belles, ou encore ces petits accessoires permettant de cacher le regard et alors, la chanson prend un tout autre sens !

« Aucune pluie, aucun orage     Aucune pompe à incendie     N’éteindra ce feu qui ravage      Et consume ma vie ».     1962 Tout feu tout femme

Pour créer l’effet comique, association de l’élément noble (la pluie, l’orage) et l’élément vulgaire (la pompe à incendie).

« Le blond se dit en lui-même    « J’suis gagnant, y a pas d’problème     Car les filles, c’est certain     Préfèrent les grands blonds aux petits bruns »     Tandis que le brun se dit     « C’est d’accord, je suis petit     Mais l’amour, c’est mon rayon     Zéro pour les grands blonds » » 1964 Les p’tits bruns et les grands blonds

Une analyse quasi scientifique des chances de succès amoureux de deux types de séducteurs mal assortis, peut-être doublée d’une dimension autobiographique pour un « petit brun » plutôt prétentieux ?

« Ici, si tu cognes, tu gagnes     Ici, même les mémés aiment la castagne »     1967 Toulouse

Choisir ce rapprochement improbable entre grands-mères ordinairement paisibles et affrontements violents, c’est décrire d’une manière souriante le tempérament chaud des latins.

« Les ténors enrhumés tremblaient sous leurs ventouses     J’entends encore l’écho de la voix de papa     C’était en ce temps-là mon seul chanteur de blues »     1967 Toulouse

L’effet comique est encore assuré par la distance qui sépare les comparses de la farce : l’homme puissant qu’est le ténor et sa peur maladive du rhum de cerveau ; le chanteur d’opéra et le chanteur de blues.

« Le feu est un vieux compagnon     Le plus ancien des Minitels     Le cinéma de Cro-magnon     Et la télé de Tautavel »     2000 Ma cheminée est un théâtre

Pour faire sourire, au travers du feu un rapprochement de contraires très éloignés dans le temps, le cinéma, la télé et l’homme préhistorique.

« Bonheur, tu nous fais souffrir     C’est contradictoire     Bonheur, tu nous fais souffrir     La peur que tu t’ barres »     2004 Bonheur

Formule on ne peut plus simple, mais on ne peut plus philosophique, où s’affrontent la présence et l’absence…

Association de références culturelles et du langage courant

Beaucoup moins que Georges Brassens, Nougaro semble pratiquer ce « sport », préférant tirer le beau parler de sa propre besace. Néanmoins, de temps à autres…

« Une fille est sortie de ma côte d’Azur     Ça ne m’a pas fait mal sur le coup     Une fille est sortie de ma côte d’Azur     Au mois d’août »       1966 Côte d’azur

Quand l’auteur se prend pour Adam (la côte d’où Ève a été créée) , il y a néanmoins un jeu de mot derrière avec cette autre côte plus ensoleillée…

« Aux anges de Cocteau elle avait pris des airs     Elle m’allait comme un gant, ça c’est sûr     Fontaine jaillissant au plus sec du désert     Une fille est sortie de ma côte d’Azur »     1966 Côte d’azur

Bien entendu, cette nouvelle Ève a de sérieuses références (culturelles et poétiques…).

« Enfin se tait sa grosse bouche (l’aspirateur)     Revient l’artiste, scrutateur     « Mon piano, Claire, où sont les touches? »     Mon ré, Fauré, mon dos, malheur ! »     1978 L’aspirateur

Dans cette chanson iconoclaste, une petite référence culturelle au passage avec ce jeu de mot impliquant les compositeurs Gabriel Fauré et Gustave Mahler.

« La bête aux douze pieds    Qui marche sur la tête     (Vive l’alexandrin)     Le ring du poids des mots    La boxe des poètes     (L’alexandrin, l’alexandrin) »     1989 L’alexandrin

Avec cet alexandrin : « La bête aux douze pieds… », Claude Nougaro signe son adhésion indéfectible au clan des poètes, « Lamartine, Baudelaire, Hugo, Audiberti, allez hue, go… » et au club du sourire (allez hue, go…).

« « Je veux Gala » se dit Dali     Gala se dit « j’aime ce gars-là  » »     1993 Daligala

Un hommage à un autre artiste iconoclaste, Salvador Dali, avec un jeu de mot particulièrement bien construit sur une métrique à quatre pieds : …la …li, …dit …là.

« Il nous raconte ses patrouilles     Vous sentez la rime venir     C’est vrai, l’a pas froid aux couilles     Renaud, il a de qui tenir »     1993 Rock à Renaud

Difficile de ne pas sentir le Brassens trivial dans ses quatre vers écrits en hommage au chanteur Renaud. Mais Claude Nougaro se reprend vite, comme s’il s’excusait d’être vulgaire, il poétise à nouveau : « Il est tatoué vous savez     Les yeux savamment délavés     Le petit prince des gros pavés ».

Les flamboyances, le rapprochement de l’abstrait et du concret, la quête d’infini

« À midi les anges mangent     Sur la nappe de l’azur     La resplendissante orange     Du soleil bien mûr     Quand le repas est fini     C’est la nuit, c’est la nuit »     1958 Les anges

Le style « Nougaro », c’est ce constant rapprochement entre abstraction (poésie, onirisme, images…) et réalité (situations concrètes, retour à la réalité, sortie du rêve). Ici, après l’envolée lyrique, cette chute avec retour à la froide réalité, par contraste, peut faire sourire.

« La chanson, la chanson     L’oiseau mouche perché sur le grand mur du son »     1962 La chanson

Une association entre un oiseau symbole de joie et son perchoir virtuel, le mur du son qui bien sûr rime avec chanson !

« On cherchait un abri sous l’orage qui cogne    Le ciel pleuvait des larmes, tu pleurais de la pluie     Pas l’ombre d’un palais, pas même un hôtel borgne     Allons donc chez le diable ! Il n’était pas chez lui »      1962 Le paradis

Pour créer ces « flamboyances nougaristiques », quoi de plus que le rapprochement des extrêmes les plus éloignées, celles du paradis et de la terre, de l’enfer et de la réalité.

« Mon portrait le voici     Un enfant sale     Tout barbouillé de nuit     Mais dans ma nuit à moi     Il n’y a pas d’étoiles     Sur moi l’ombre s’étale     Et rien ne luit »     1964 Regarde-moi

De la démesure, même dans le chagrin et le découragement. Pour réussir ce grand écart des mots, il faut choisir deux extrêmes : d’un côté le petit enfant, de l’autre l’immense nuit…

« Tu vas abandonner ton souffle     Les taches rousses de tes mains     Et repasser sans tes pantoufles
Le seuil du monde des humains     Dors en paix, pépé »
      1967 Berceuse à pépé

Un mélange d’insignifiant bien observé (taches rousses, pantoufles) et de grandiose (le seuil du monde des humains), une « recette » de démesure qui fonctionne.

« La clé je l’ai cherchée partout, partout     Saint Pierre donnez-moi la clé     Même sous mon paillasson quand j’étais soûl     Saint Pierre donnez-moi la clé »     1967 La clé

Le mélange de l’anecdotique (la clé sous le paillasson) et du grandiose (la clé de la vie, la clé du paradis), n’est-il pas aussi la clé du sourire ?

« Les yeux les mieux ouverts sont encore des paupières     Et Dieu, pour le prouver, fait pleuvoir sa lumière     Sa lumière glacée, ardente cependant     Cœur de braise tendu dans une main d’argent »     1972 La neige

Flirter avec l’infini, les extrêmes (glacé-ardent, braise-argent), amène à la beauté (des mots et des vers), mais aussi à des risques d’hermétisme, d’ésotérisme comme avec ces paupières qui deviennent les yeux les mieux ouverts… Les yeux fermés quand on rêve sont-ils les yeux les plus ouverts, est-ce le sens du message sublime mais un peu abscons ?

« Dans l’âme, j’ai un grain de folie     Tu as un grain de beauté sur la fesse     De ces deux petits grains dans ce grand lit     Lequel va germer, princesse ?     1971 Un grain de folie

La folie de l’âme (la grandeur) et la beauté des fesses (très terre à terre…) associés dans un combat singulier, presque homérique dont le décor est cette fois un « grand lit »

« Un jour, un jour c’est sûr     Reviendra le jour pur     L’immense jour d’avant le Temps     Le couple moribond     Se lèvera d’un bond     Armé d’amour jusqu’aux dents »     1971 Armé d’amour

Quatre vers portés encore par l’emphase et l’hyperbole, vers dont le sens s’éclaire dans la troisième strophe avec la suite : « Alors la femme et l’homme     Retrouveront la pomme     Sans la morsure dedans », toute une promesse pour les nouveaux Adam et Ève de trouver l’amour éternel.

« Dansez sur moi, dansez sur moi qui tourne comme un astre     Étrennez-vous, étreignez-vous pour que vos cœurs s’encastrent     Tel un tapis, tapis volant, je me tapis sous vos pieds     C’est pour vous tous que sur mes doigts, la nuit je compte mes pieds »     1973 Dansez sur moi

Le cosmos, les astres, l’amour universel et le petit garçon qui compte sur les doigts les pieds de ses vers…

« Tout recommencera, tu verras, tu verras     La vie, c’est fait pour ça, tu verras, tu verras     Tu verras mon stylo emplumé de soleil     Neiger sur le papier l’archange du réveil »     1978 Tu verras

Encore une fulgurance nougaresque…

« Cette éponge de sang qui ne songe      Qu’à laver les sept plaies du malheur     Ce paradis perdu qui me ronge     C’est mon cœur, c’est mon cœur »     1981 C’est mon cœur

Et toujours dans la déclamation poétique, avec l’évocation des sept fléaux de l’Apocalypse et du Paradis perdu de John Milton qui habitent le cœur du chanteur.

« Cherchez l’idée au cœur des mots     Au port des sons, jetez votre ancre     Et n’oubliez chers petits cancres     Le vrai n’est rien s’il n’est le beau »     1985 Prof de lettres

Une chanson dédiée à l’ami écrivain, Christian Laborde et, toujours écrite entre le grandiose (le port des sons) et l’insignifiant (petits cancres), la recette de la quête des mots.

« L’Homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux     Et son histoire redouble en grinçant des essieux »     1989 L’alexandrin

Double peine pour cet ange déchu qu’est l’homme qui revit sur terre ses paradis perdus.

« Renaître enfant c’est de mon âge     Dans ma roulotte ensorcelée     Je roule un vaporeux voyage     Prisonnier des nuages de fumée »     1993 Prisonnier des nuages

L’envol poétique déclamé dans cet hommage à Django (roulotte, Nuages)…

La face tellurique du poète

« Gué gué gué, suis fait moitié-moitié     Gué gué gué, d’esprit et de peau     Gué gué gué, la terre c’est mes souliers     Gué gué gué, le ciel mon chapeau »      1966 L’amour sorcier

Un auteur souvent placé face à une dualité : ici, le corps et l’esprit, la terre est le ciel, le concret et l’abstrait. Mais l’artiste est double aussi, et n’affiche pas vraiment de préférence : il a une face poétique mais également un côté tellurique avec l’importance qu’il accorde au concret, aux lieux, à la terre, identifiable ici avec ce « la terre c’est mes souliers ».

« Mon enfantine ronde     Ma fumante soupière     Sur la nappe du monde     Terre, ma terre     Mater Dolorosa     Qui te coiffait, l’hiver     D’un grain de mimosa »     1971 Mater

Ce profond hommage à la terre commence avec le jeu de mot du titre, Mater, qu’il faut entendre comme « Ma terre » ou, si on le souhaite, comme « Mère », traduction du latin Mater, cette terre nourricière présentée comme soupière sur la nappe du monde.

« Sur le drap de sable que l’eau imbuvable     Lessive inlassable nettoie     Effaçant l’empreinte pourtant, sacrosainte     De la longue étreinte de nos cœurs en croix »     1975 Île de Ré

Peut-on espérer plus belles images pour décrire le rivage, la mer et les traces des amants effacées par les vagues ? Tout l’attachement à cette plage suinte dans ces vers…

Les parfums de la terre, les couleurs de l’eau, l’or de l’été    On est prié d’laisser les lieux dans l’état où ils étaient »     1981 Visiteur

Petit rappel écolo pour rappeler l’attachement de Nougaro à sa terre. À noter également ce petit pied de nez avec cet été qui rime avec le verbe être conjugué : homophonie, double sens et compagnie…

« Ces chanteurs enchaînés à la beauté d’un hymne     Je les ai autour de moi comme un arc-en-ciel     Le pygmée occitan a grimpé sur les cimes     Où neigent souplement des flocons de soleil »     1989 Toulouse to win

De beaux alexandrins pour chanter les beautés telluriques, les cimes, l’arc-en-ciel, la neige, le soleil et bien sûr, la musique qui swingue !

« Moi mon océan c’est une Garonne     Qui s’écoule comme un tapis roulant     Moi mon océan c’est une Garonne     La grande personne dont je suis l’enfant »     1993 C’est une Garonne

L’eau, Le ciel, la terre, la mer et l’eau, avec la rime à l’appui, voilà les ingrédients favoris de Nougaro.

« Oui, de toute éternité     Ça tourne, ça tourne      De l’atome à l’étoile     Mis à part l’humanité      Ça tourne, ça tourne      Ça tourne au quart de poil »     1993 Ça tourne

Claude Nougaro, fils d’une galaxie qu’il vénère et frère d’un homme dont il se défie.

« C’est pas mal, les étoiles, à l’aise     C’est pas rien, la terre le matin     Voir le soleil qui se couche au creux d’une falaise     Et se lève là-bas sur un bouquet de thym »     1997 Beaucoup de vent

Dans cette strophe, il y a bien tout l’amour de la terre, du pays, même s’il y a parfois de bons coups de vent.

L’autodérision

« Marie-Christine     C’est sérieux     J’ai balancé mon dictionnaire de rimes     Je n’écris plus de chansons     Je travaille pour de bon »     1964 Je suis sous…

Le poète avoue qu’il a tendance à l’oisiveté et à s’alcooliser…

« La tête c’est fait pour penser     La mienne est vide voilà mon drame     Quand tes doigts remuent sur mon crâne     Il me semble avoir des idées »     1966 Gratte-moi la tête

Un auteur qui s’avoue également en manque d’inspiration, malgré l’idée qu’il vient peut-être d’avoir : l’homme descend du singe, « Gratte moi la tête, c’est bon »

« Dans le désert du papier blanc     Mes vieux chameaux de mots naviguent     Croisant parfois les ossements     D’un poème mort de fatigue     J’ai soif »     1975 Le chant du désert

Une belle image et une consonance (chameaux de mots avec peut-être un sous-entendu, les mots sont-ils méchants, vaches ?) pour évoquer le drame de la « page blanche » auquel se frottent bien des écrivains. Le titre est déjà tout un poème d’autodérision suggérant qu’il n’y à pas grand-chose à entendre dans cette chanson.

« Comme une Piaf au masculin     J’voudrais pouvoir chanter le bottin     Et vous r’muer les intestins     Comme une Piaf au masculin »     1977 Comme une Piaf

Alors que le jongleur de mots sait ce qu’il vaut dans le domaine de l’écriture, il prétend avec humour qu’il voudrait avoir une voix à la Piaf qui permet de chanter même les textes les plus insipides.

« Je ferai le voyou, tu verras, tu verras     Je boirai comme un trou et qui vivra mourra     Tu me ramasseras dans tes yeux de rosée     Et je t’insulterai dans du verre brisé     Je serai fou furieux, tu verras, tu verras     Contre toi, contre tous     Et surtout contre moi »     1978 Tu verras

L’écrivain qui se bat contre ses vieux démons et les avoue tout contrit. À noter également le détournement de l’adage « qui vivra verra » et qui annonce ici l’issue plutôt noire de l’avenir de l’artiste.

Le cynisme, l’insolence

« Le seul problème qu’on se pose     C’est de séparer en deux portions     Cinquante-cinq kilos de chair rose     De cinquante-cinq grammes de nylon ».      1962 Les Don Juan

Le cynisme consiste à exprimer sans détours son mépris des conventions sociales, de l’opinion publique. Il est clair que ce qui semble possible en 1960, réduire la femme à un « animal sexuel » avec ses « 50 kg de chair rose », le serait moins en 2026… Pour Nougaro, le jeu de mot « pondérable » vaut bien de s’exposer aux foudres de la gente féministe.

« Seulement y a la vie     Seulement y a le temps      Et le moment fatal où le vilain mari      Tue le prince charmant ».

« L´amour, son bel amour, il ne vaut pas bien cher     Contre un calendrier     Le battement de son cœur, la douceur de sa chair…      Je les ai oubliés ». 1962 Une petite fille

Un constat bien froid, bien cruel et peut-être bien réaliste de nombreuses vies de couples.

« Puisqu’aux vers que j’écris,      Votre cœur est fermé et votre oreille sourde,      Puisque ma poésie
Vous fait bâiller d’ennui, ô ravissantes gourdes,      Pour être dans le bain     J’y mets de la musique de style afro cubain »
.      1962 Où

A Priori, Claude Nougaro ne pratique pas la langue de bois et n’encense pas son (futur) public comme le font régulièrement les autres chanteurs ! De là à faire rimer « oreille sourde » et « ravissantes gourdes » il n’y a qu’un pas !

« Car, bien sûr, je cherchais les poètes     C’est à dire ceux qui baisent avec les nues     Et c’était ici que le grand vent de l’invention     Faisait valser les têtes »     1973 Montparis

Quelle meilleure rime trouver à poètes que têtes ? Mais aussi quelle juste insolence de les qualifier de « ceux qui baisent avec les nues » !

« Connaissez-vous Venise     Il paraît qu’on y va     En voyage de noces     Pour se faire des bises     Et tout un cinéma     Avant qu’un premier gosse     Vous tombe sur les bras »     1983 Venise

Une vision sarcastique de la capitale des Doges…

Les sujets « défendus » pour choquer

« Vaut mieux changer de disque     Car je le sais, je risque     Qu’on me juge licencieux et même libidineux      Et je vais passer pour un mec qui ne pense qu’à ça, ah »     1964 Sensuel

Dans Sensuel, Claude Nougaro reconnaît que le sujet est tabou mais l’exercice de style est trop tentant pour qu’il l’abandonne (voir Rimes et consonances). Pourtant, il n’ira pas jusqu’au « Je me sens sur elle » qui couronne en quelque sorte les rimes « sensuel et elle ».

« Dans l’alphabet du corps, le Q est la consonne     Qui m’occupe toujours particulièrement     Et même si tu te paies des yeux de diamant     Mes yeux lâchent tes yeux pour lécher ta consonne     Cent mille fois d’accord, un chien, je suis un chien     Ma patte se raidit et je bave à la une     Devant l’astre joufflu ensorcelé de lune     Ce papillon gonflé qui troue toutes mes nuits »     1971 Un grain de folie

Bien sûr, on peut parler de ce qui dérange par pure provocation, pour afficher sa différence. Mais en parler sans la moindre grossièreté, c’est un plaisir encore plus rare… Bravo l’équilibriste !

« Que désigne t’il cet index    Pointé toujours vers l’azimut     Comme si le ciel avait un sexe     Comme si Dieu-même était en rut ?     1973 Rue Saint-Denis

Qui, avant Claude Nougaro, s’est interrogé sur la finalité du sexe, sa nature essentielle, voire divine ?

« J’aime ces longues demoiselles     Aux minces doigts, au petit cul      Perché à la cime invaincue     De leurs jambes de sauterelles »     1980 Des goûts et des couleurs

Encore une fois pour provoquer, cette alliance de finesse et de trivialité.

Jouer les innocents jusqu’à la mauvaise foi

« Mais qu’est-ce que je lui ai fait ?      Mais qu’est-ce qu´elle me reproche ?      Mais qu’est-ce qui lui a pris ?      Lorsque je l’ai trompée, elle l’a jamais appris »      1962 Une petite fille

En effet, que peut reprocher une petite fille qui ne sait pas qu’on l’a trompée ? La mauvaise foi « imbécile » permet de faire passer l’ordre logique avant la question morale.

« Mes copains que tu n’aimais pas     Maintenant ils rigolent sans moi     D’ailleurs je te les ai amenés     Tu n’as qu’à leurs demander »     1964 Je suis sous…

Quand l’ivrogne joue la bonne foi, mais au second degré…

« Depuis que l’on s’est quitté     Je te jure que j’ai bien changé     Tu ne me reconnaîtrais plus     Et d’abord, je ne bois plus »     1964 Je suis sous…

Un argumentaire quelque peu fallacieux pour cet alcoolique soi-disant repenti.

Indignation, critique de l’intolérance, de la bêtise

« Donne-moi ta main, camarade     Toi qui viens d’un pays     Où les hommes sont beaux     Donne-moi ta main, camarade     J’ai cinq doigts, moi aussi      On peut se croire égaux »     1966 Bidonville

Une ode contre la misère, la ségrégation, le racisme, avec un peu de scepticisme dans ce « On peut » se croire égaux (mais ce n’est pas gagné…).

« Il serait temps que l’homme règne     Sur le grand vitrail de son front     Depuis les siècles noirs qu’il saigne     Dans les barbelés de ses fronts »      1980 Assez !

Par l’intermédiaire de l’homophonie front (tête) et fronts (guerres), Nougaro s’attaque à la stupidité humaine et à l’absurdité des guerres.

« Ils ont décimé     Ou bien mis au zoo     Le chant des pygmées     Celui des oiseaux     Mon studio zébré     Au sommet de l’arbre     Ils me l’ont sabré     Pour une autostrade »     1989 Le cri de Tarzan

Le cri de Tarzan c’est le cri d’indignation devant la destruction de la nature en général, et de la jungle en particulier.

L’irrévérence, la philosophie du doute, le scepticisme

« Allons, viens près de moi, sans craindre de discorde     Le pommier de ton corps ne m’est plus interdit      Et si Dieu, de nouveau, défendait que j’y morde     Laisse-moi le chasser de notre paradis… »     1962 Le paradis

Un peu d’irrévérence, pour les besoins de la rime et du sujet, où, une fois n’est pas coutume, c’est Dieu qui est chassé d’un paradis amoureux.

« Toutes les filles du monde m’ont suivi     Comme si j’étais le Messie     Vous n’y croyez pas, mais si, mais si     Toutes elles m’ont suivi qu’est ce qui leur prend ? »     1966 Toutes les filles m’ont suivies

L’irrévérence ici, n’en est pas vraiment non plus, juste une histoire de rime et de pouvoir placer une blague un peu potache (mais si mais si)…

« Saint Pierre donnez-moi la clé      Tant cherchée que j’en suis devenu fou     Saint Pierre donnez-moi la clé     Fou c’est normal que je m’adresse à vous »     1967 La clé

Faut-il être fou pour croire et s’adresser à Dieu et à ses Saints ? C’est ce que semble affirmer Claude Nougaro dans sa quête d’absolu pour le monde (qui pourrait être un baiser ?). Une confession quelque peu irrévérencieuse…

« J’ai eu des crises     Crises de foi     Dans les églises     Il fait très froid     Mais une vierge     Me réchauffa     Vierge du même     Signe que moi »     1967 Je crois

Un discours à double sens (la crise de foie plus connue chez ceux qui boivent, la fille vierge pour qui c’est la première fois…) pour une profession de non foi.

« S’il est un Dieu    Dieu est très bon    Or dans le monde    Rien n’est bon    C’est donc que ce monde    N’a pas été fait par Dieu »     1975 Gloria

No comment !

«  » C’est une plume d’ange. Je te la donne. Montre-la autour de toi.     Qu’un seul humain te croie et ce monde malheureux s’ouvrira au monde de la joie.     Qu’un seul humain te croie avec ta plume d’ange.     Adieu et souviens toi : la foi est plus belle que Dieu.  » »     1977 Plume d’ange

Serait-ce de la même Quête que Brel parle dans Don Quichotte ?

« Le bon dieu… vous y croyez vous ?     Moi parfois pas beaucoup.     mais mon père y croyait alors comme mon père est mort, je prie mon père.     Toi là-haut mon père qui est aux cieux,     Moi tout bas à genoux sur un prie dieu »     1989 Toi là-haut

Deux pirouettes pour évoquer croyance et non-croyance : ce « parfois pas beaucoup » qui traduit à cet égard la nature changeante du poète, et ce mon père plutôt que notre père, puisque la prière s’adresse à son « papa », le « baryton de l’opéra », Pierre Nougaro.

« Depuis le fameux big bang      Ça tourne, ça tourne      Les soleils et les nuits     À la façon d’un boomerang     Ça tourne, ça tourne     Lancé par Dieu sait qui »     1993 Ça tourne

Est-ce le jeu de mot d’un agnostique, ce « dieu sait qui » ?

L’humour noir, la désillusion

« Et depuis me voilà     Le bouillon sur le dos     Et buvant, c’est amer, aouch     Buvant ici et là     Trois grandes tasses d’eau     Pour un petit bol d’air, aouch »     1966 Schplaouch !

On plonge dans la vie amère, en buvant la tasse (en essuyant des échecs) pour obtenir de courts plaisirs…

« Armstrong, la vie, quelle histoire ?     C’est pas très marrant     Qu’on l’écrive blanc sur noir     Ou bien noir sur blanc     On voit surtout du rouge     Du rouge      Sang, sang     Sans trêve ni repos     Qu’on soit, ma foi     Noir ou blanc de peau »     1966 Armstrong

Jeux de mots sur les couleurs (de peaux, d’encre et de papier, du cafard…) pour arriver à celle, inexorable, du sang qui coule mais n’échappe pas, lui non plus, au jeu de la consonance (sans repos).

« Et puis tiens, je me lance à la mer     Messageries posthumes     Et puis tiens, je me lance à la mer tume     Je termine mon histoire      d’alcool, hic     La mer, c’est pas la mer à boire     Plouf »     1967 Une bouteille à la mer

Peut-être la suite de « Je suis sous… » ? Une fin de bande dessinée, un peu noire, rythmée par les onomatopées, pour cet alcool-hic plein d’amer-tume qui se jette à l’eau dans un plouf ! plutôt amusé.

« De leurs yeux qui te traversent comme si t’étais pas devant     Ô femme, c’est que ta jeunesse s’est envolée dans le vent     Le vent qui claque les portes, le vent qui sait le vieil art     De larguer les feuilles mortes »     1983 Allée des brouillards

Devant l’âge qui passe, l’amère désillusion…

« Dans l’dortoir de trois papillons de nuit     Le premier s’endort, le deuxième s’ennuie     Le troisième s’envole dans des corridors     En route vers sa lampe d’or »     « Dans l’dortoir de trois papillons de nuit     Le premier fait un rêve il voit son ami     Soudain qui s’affole et se cogne aux murs     Poursuivi par des coups durs     La lampe s’éteint     Revient le matin     Qui brille aujourd’hui     Dans l’dortoir de deux papillons de nuit. »     1983 Papillons de nuit

Histoire très originale que celle de ce « dortoir de papillons » et chute on ne peut plus macabre. La vie des « papillons de nuit » serait-elle toujours aussi funeste ?

« Je te vois venir vieillesse     Avec tes vieux ressorts grincheux     Là, tu m’arraches les cheveux     Ici, une dent de sagesse     Au lieu de m’en donner un peu     De sagesse de sagesse »     1985 Vieillesse

À 56 ans à peine, Claude Nougaro, un peu tôt comme bien des désabusés, s’en prend à un nouvel ennemi et en fait ce portrait un peu noir.

« Accorde moi la rage     De mériter la vie     Casse moi le lit cage     Où je joue l’ici gît »     1989 Énergie

1989, 60 ans… Il faut à Nougaro de l’énergie pour continuer sa vie. Le carburant : « Tous ces enfants qui naissent     Ils veulent que ça rie ». À noter également le détournement « désabusé » de « l’ici gît ».

« Vie violence     Ça va de pair     Amour et souffrance     Jouent au bras de fer »     1993 Vie violence

Un constat dichotomique plutôt amer…

« Il n’y a qu’un point où tout est clair     C’est le point obscur de notre affaire     C’est le point mort     Point capital     Point final »     1993 Les points

Dans ce poème où le signe de ponctuation est conjugué sous toutes ses formes, Claude Nougaro fait le point sur ce qui meuble nos vie et, bien entendu, chute attendue, les interrompt !

« Chacun regrette l’horrible planète     La planète bleue     Où l’on eut l’honneur de naître et disparaître     N’y ayant vu que du feu     En ce séjour sans queue ni tête     Sur l’horrible planète, la planète bleue »     1997 La planète bleue

Entre déceptions et regrets, entre horreur et amour, le scepticisme…

« Y en a qui voient la vie en rose     Moi y en a voir la vie en noir     Est-ce le monde, une overdose     D’horreurs diverses, de désespoirs ? »     2000 La vie en noir

De l’humour noir qui rime avec désespoir…

« J’ai envie d’écrire mais je ne sais pas quoi     Dans le sud, le déluge s’amuse     Gendarmes et pompiers sont devenus les muses     De ce ciel déchaîné comme un homme qui boit »     2003 J’ai envie d’écrire.

Pour finir, un doigt d’humour noir avec un Claude Nougaro qui pourrait s’avérer annoncer des lendemains moins chantants… Une prophétie ?