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Georges Brassens, les bons mots...

Publié le 2 septembre 2026, par Charles-Erik Labadille

On présente souvent Georges Brassens comme un poète. Pour notre part, nous maintenons que c’est avant tout un humoriste qui a pratiqué cet art dans pas moins de soixante-dix de ses chansons, soit plus de la moitié des 121 chansons enregistrées dans ses albums de 1952 et 1976. Si certains d’entre nous tiennent néanmoins à l’appellation de poète, pour les contenter, disons que c’est un poète du sourire…

Le parti du rire, pas toujours de bon goût

« C’était pas des amis choisis    Par Montaigne et La Boétie     Sur le ventre ils se tapaient fort      Les copains d’abord »     1964 Les copains d’abord

« Sur le ventre ils se tapaient fort »…, Brassens revendique ici son appartenance à la famille du rire simple, populaire, voire reconnait que le « premier degré », avec son sens littéral, ne fait pas de mal. Comme les références littéraires sont également une de ses petites manies, il en appelle ici à deux « seigneurs » littéraires qu’il égratigne au passage pour leur entourage de nobles cultivés.

« On descendit la bière et je fus bien déçu    La blague maintenant frisait le mauvais goût     Car le mort se laissa jeter la terr’ dessus    Sans lever le couvercle en s’écriant « Coucou !     1964 Les 4 z’arts

Les 4 z’arts c’est un bal organisé annuellement par l’Ecole Nationale des Beaux-Arts de Paris et, bien entendu, Brassens se retrouve dans la farce estudiantine. Le coup de maître, c’est de la rapprocher d’un véritable enterrement pour conjuguer plaisanteries grivoises et traditions religieuses. L’auteur qui d’ordinaire pousse pourtant la plaisanterie jusqu’à ses limites, va même jusqu’à accuser les organisateurs d’aller trop loin et de friser « le mauvais goût » (ce qui, bien entendu, et à prendre au second degré) !

Le parti du sourire et le « second degré »

« Bien sûr celle de l’an 40    Ne m’a pas tout à fait déçu     Elle fut longue et massacrante    Et je ne crache pas dessus… »

 « Moi, mon colon, cell’ que j’préfère      C’est la guerre de 14-18 »     1962 La guerre de 14-18

L’humour, c’est aussi de prendre volontairement le contre-pied de l’opinion générale : pour se moquer, Brassens propose de chercher la meilleure des guerres, entendons par là l’inverse, c’est-à-dire la plus meurtrière. Nous sommes en plein dans le « second degré », un sport particulièrement apprécié par Brassens. L’approche est encore plus délectable car pour son « exposé », il prend à témoin une sommité militaire, le colonel, nommée par le surnom choisi par l’homme de troupe (toujours cette référence populaire chère à Brassens).

Donc, l’humour au second degré est une façon de sourire en disant le contraire de ce que l’on pense. Il fait appel à l’intelligence du public pour comprendre le sens caché des mots, contrairement au « premier degré » où tout est pris au pied de la lettre. Le ton est souvent très sérieux, pour faire croire à sa bonne foi. La plaisanterie est donc « masquée » et il va falloir la décoder.

« Depuis que l’homme écrit l’Histoire    Depuis qu’il bataille à cœur joie… »     1962 La guerre de 14-18

Dans la même chanson, un petite pique caustique illustrant le second degré : elle est lancée à l’humanité dont le plus grand plaisir (« à cœur joie ») est de s’entre-tuer.

Acariâtre, grincheux ?

« Des charmes de ma mie   J’en passe et des meilleurs     Vos cours d’anatomie   Allez les prendre ailleurs »     1969 Rien à jeter

Ce ton sérieux, voire désagréable, se retrouve dans ces vers. L’auteur s’y montre acariâtre (second degré ?), alors qu’on a toujours décrit le poète comme d’un naturel doux, aimable. En tout cas, alors que les autres chanteurs courtisent souvent leur public, nous sommes prévenus : il ne faudra pas s’attendre à une flatterie de Brassens…

Les sujets humoristiques

« En bénissant le nom de Benjamin Franklin     Je l’ai mise en lieu sûr entre mes bras câlins    Et puis l’amour a fait le reste     Toi qui sèmes des paratonnerr’s à foison  Que n’en as-tu planté sur ta propre maison     Erreur on ne peut plus funeste »     1960 L’orage

Premier mode opératoire : c’est le sujet lui-même qui est humoristique, décalé. Une situation ordinairement désagréable (l’orage) devient, dans des circonstances particulières (celles d’une rencontre) un bienfait. La thématique est très proche de celle du « Parapluie ». Ici, c’est le paratonnerre qui fait office d’objet « déclencheur ».

« Le jour des morts je cours je vole     Je vais infatigablement     De nécropole en nécropole     De pierr’ tombale en monument »

 « Ainsi chantait la mort dans l’âme     Un jeune homme de bonne tenue     En train de ranimer la flamme     Du soldat qui lui était connu »     1961 La ballade des cimetières

L’originalité de la chanson tient au choix d’une thématique pour le moins farfelue, iconoclaste : il s’agit d’un quidam qui aime les cimetières et « possède » une multitude de tombes. Voilà, par la même occasion, une façon de se moquer gentiment des grenouilles de cimetière… Brassens, toujours très gamin, ne peut s’empêcher de « commettre » des jeux de mots très potaches, notamment en détournant des formules consacrées.

« Que jamais l’art abstrait qui sévit maintenant    N’enlève à vos attraits ce volume étonnant… »     1964 Vénus callipyge

Encore une thématique souriante. Très insolite, elle est également intriguante. Brassens se doute qu’une bonne part de ses auditeurs ne connaît pas le sens de « callipyge » : il fait allusion à un type de statue grecque où Aphrodite soulève sa robe pour regarder ses fesses se reflétant dans l’eau (de kalli : beau et pygos : fesse). De là à proposer dans l’introduction une comparaison entre les canons de l’art moderne et de l’art antique, il n’y a qu’un pas que seul Brassens est capable de franchir !

Les chutes

Ces conclusions, impromptues, rapides et insolites, ont pour vocation de surprendre et de faire sourire. Brassens est un adepte du genre…

« Bah! soupirait la centenaire    Qu’on pût encore me désirer     Ce serait extraordinaire    Et pour tout dire inespéré !     Le juge pensait impassible    Qu’on me prenne pour une guenon     C’est complètement impossible   La suite lui prouva que non ! »     1952 Le gorille

« Les yeux fendus et couleur de pistache     T’as posé sur mon cœur ta patte de velours     Fort heureusement pour moi t’avais pas de moustache… »     1954 P… de toi

Utilisation d’une image très courante et facile, la femme comparée à un félin, pour la « démolir » par une chute inattendue.

 « Plutôt qu’d’avoir des obsèqu’ manquant de fioritures     J’aimerais mieux tout compte fait m’passer de sépulture
J’aimerais mieux mourir dans l’eau dans le feu n’importe où     Et même à la grande rigueur ne pas mourir du tout »     
1960 Les funérailles d’antan

Gag et chute souriante avec l’annonce se contenter de ne pas mourir.

 « Son bonhomm’ de mari avait tant fait d’affair’s     Tant vendu ce soir-là de petits bouts de fer     Qu’il était dev’nu millionnaire     Et l’avait emmenée vers des cieux toujours bleus     Des pays imbécil’s où jamais il ne pleut     Où l’on ne sait rien du tonnerre »     1960 L’orage

La chute de l’histoire, inattendue, est particulièrement bien trouvée : l’amant ne revoit pas sa maîtresse car le mari a fait fortune en vendant des paratonnerres. On notera au passage le « Des pays imbécil’s où jamais il ne pleut ». La personnification d’un objet (le pays) permet de lui attribuer des caractéristiques cocasses (« imbécil’s ») car humaines.

 « Moi qui balance entre deux âges     J’leur adresse à tous un message     Le temps ne fait rien à l’affaire     Quand on est con on est con     Qu’on ait vingt ans qu’on soit grand-père     Quand on est con on est con »     1961 Le temps ne fait rien à l’affaire

Sorte de chute avant le refrain : Brassens tire son épingle du jeu en se situant dans une tranche d’âge intermédiaire qui n’est pas comprise dans les âges de la connerie cités par la suite.

À noter également : le contournement du thème douteux, équivoque de la connerie, en parlant de « l’âge » de la connerie ; appuyer son propos, sans honte aucune, sur une lapalissade, « quand on est con on est con ».

 « Et j’aurais sans nul doute enterré cette histoire      Si, pour renouveler un peu mon répertoire
Je n’avais besoin de chansons. »     
1969 Sale petit bonhomme

La franchise, pas obligatoirement bonne à dire, comme chute inattendue d’une chanson.

 « C’est vrai qu’ils sont plaisants tous ces petits villages     Tous ces bourgs, ces hameaux, ces lieux-dits, ces cités     Avec leurs châteaux forts, leurs églises, leurs plages     Ils n’ont qu’un seul point faible et c’est d’être habités »     1972 La ballade des gens qui sont nés quelque part

Une chute inattendue pour traduire avec humour une certaine misanthropie.

Bons mots, détournement d’un aphorisme, d’une locution familière

Et si après ce florilège, vous me dites encore que Brassens n’est qu’un simple poète…!

« Y m’disent mon vieux par moments    T’as un’ figur’ d’enterrement »     1952 Le fossoyeur

On voit que Brassens ne « crache » pas sur l’humour potache, sur le jeu de mot facile.

 « Qu’ils ont vécu le meilleur morceau de leur amour »     1953 Bancs publics

Une matérialisation du virtuel, avec cet amour que l’on consomme part après part.

 « Toi, qui m’as donné le baptême    D’amour et de septième ciel,     Moi, je te garde et, moi, je t’aime,    Dernier cadeau du Pèr’ Noël! »     1954 La première fille

Deux jeux de mots en une strophe : le baptême de l’air et de l’amour (le « septième ciel ») ; le cadeau du Père Noël fait à un adulte, ou le « cadeau d’adulte ».

« Je serai triste comme un saule     Quand le Dieu qui partout me suit     Me dira la main sur l’épaule     Va-t’en voir là-haut si j’y suis »     1956 Le testament

Brassens fait parler Dieu comme un charretier ou du moins transforme une formule populaire dont Dieu devient partie prenante.

À noter également : l’utilisation du couple de contraires, la tristesse liée à l’événement et le sourire qu’on peut avoir à son évocation.

« ces empêcheurs d’enterrer en rond »     1957 Grand-père

Détournement de la formule « d’empêcheurs de tourner en rond », pour décrire ceux qui pourraient gêner l’enterrement.

« Jurant à langue raccourcie… »     1958 La ronde des jurons

Détournement de la formule « frapper à bras raccourcis ».

« Quelle pitié, les charretiers     Ont un langage châtié     Les harengèr’s et les mégères     Ne parlent plus à la légère »     1958 La ronde des jurons

Grâce à la rime, inverser le sens de locutions familières.

« Oh que renaiss’ le temps des morts bouffis d’orgueil     L’époqu’ des m’as-tu-vu-dans-mon-joli-cercueil     Où quitte à tout dépenser jusqu’au dernier écu     Les gens avaient à cœur d’mourir plus haut qu’leur cul »     1960 Les funérailles d’antan

Brassens commence au second degré, pour pouvoir mieux se moquer des enterrements bien trop ostensibles. L’auteur fustige ceux qui veulent « paraître » jusque dans la mort, avec cette récupération de la formule « péter plus haut qu’son cul ».

« Entrée libre à n’importe qui dans ta ronde     Cœur d’artichaut tu donn’ un’ feuille à tout l’monde     Jamais de mémoir’ d’homme’ moulin n’avait été     Autant fréquenté »     1960 Embrasse-les tous

Deux jeux de mots imagés (l’artichaut, le moulin) pour caractériser une fille qui ne dit non à personne.

« En attendant le baiser qui fera mouche     Le baiser qu’on garde pour la bonne bouche »     1960 Embrasse-les tous

Un autre jeu de mot qui détourne un proverbe culinaire, « garder pour la bonne bouche » : il s’agit de garder le meilleur galant comme on garde le meilleur morceau pour la fin du repas.

 « Il t’a vêtu’ comme un dimanche »     1960 Le Père Noël et la petite fille

Utilisation d’une image insolite, construite sur la formule « être habillé en dimanche ».

« Toi qui n’a point d’accroc dans ta robe de mariée »     1960 Pénélope

Le bon mot, c’est aussi le mot recherché, éloigné de la formulation courante. Ces nouvelles tournures peuvent être dépréciatives, grossières, populaires ou, comme ici (pour parler de l’adultère) mélioratives, recherchées, classieuses.

« Mieux vaut tourner sept fois sa crosse dans la main     Mieux vaut toujours remettre une salve à demain »

« Qu’il est fou de perdre la vie pour des idées     Des idées comme ça qui viennent et qui font     Trois petits tours trois petits morts et puis s’en vont »     1964 Les deux oncles

Le détournement des adages populaires : tourner sept fois sa langue dans sa bouche ; ne jamais remettre à demain…, trois petits tours et puis s’en vont, pour dire de ne pas tuer sans discernement.

« Pour obtenir madame un galbe de cet ordre    Vous devez torturer les gens de votre entour     Donner aux couturiers bien du fil à retordre »     1964 Vénus callipyge

Le détournement de la formule populaire « donner du fil à retordre », causer des difficultés, à des couturiers bien sûr…

« Cette saison c’est toi ma belle Qui a fait les frais de son jeu     Toi qui a dû payer la gabelle Un grain de sel dans tes cheveux »     1964 Saturne

Brassens a également le sourire mélancolique. C’est encore le détournement d’une formule : payer l’impôt sur le sel, la Gabelle, payer le prix fort, le grain de sel étant bien entendu les premiers cheveux blancs. Ces attaques du temps sont le domaine réservé de Saturne, le dieu du temps et de la mort.

« Le capitaine crie « je suis le maître à bord »    Sauve qui peut le vin et le pastis d’abord »     1966 Supplique pour être enterré à la plage de Sète

Détournement de l’aphorisme très moral « les femmes et les enfants d’abord » en un mot d’ordre totalement amoral.

« Je connus la prime amourette    Auprès d’une sirène une femme poisson     Je reçus de l’amour la première leçon    Avalai la première arête »     1966 Supplique pour être enterré à la plage de Sète

Un bon mot sur l’amour et de ses malheur et, comme il s’agit d’une sirène, avec la comparaison au poisson et à ses arêtes.

« Au pied de leur chaumière ils le firent planter    Ce fut alors qu’il commença de déchanter     Car en fait d’arrosage il n’eut rien que la pluie    Des chiens levant la patt’ sur lui »     1966 Le grand chêne

Le mot « pluie » déprécié par la chute qui suit : non seulement, l’arbre n’est pas arrosé, mais quand il l’est, c’est par les chiens.

« Il vivait en dehors des chemins forestiers    Ce n’était nullement un arbre de métier »     1966 Le grand chêne

Faire sourire par la personnification (un homme de métier).

« Y a ces gamines de malheur    Ces goss’s qui tout en suçant leur Pouc’ de fillette     Se livrent au détournement    De majeur et vénalement    Trouss’nt leur layette »     1966 Concurrence déloyale

Bons mots par détournement de formules consacrées : « détournement de mineur », « troussent leurs jupes ».

« Misogynie à part, le sage avait raison   Il y a les emmerdantes, on en trouve à foison     En foule elles se pressent   Il y a les emmerdeuses, un peu plus raffinées     Et puis, très nettement au-dessus du panier   Y a les emmerderesses »     1969 Mysoginie à part

Néologisme, avec l’invention du superlatif « emmerderesse ». Brassens invente une classification d’un nouveau genre pour faire sourire.

Double sens d’un mot, d’un son

Le même mot peut avoir plusieurs sens. Jouer avec cette ambiguïté peut être drôle.

« Il a fallu qu’elle me quitte    Après m’avoir dit grand merci     Et je l’ai vue toute petite    Partir gaiement vers mon oubli »     1952 Le parapluie

Ici, Brassens associe le partir physique et le partir abstrait (l’oubli).

« J’ai tout oublié des campagnes    D’Austerlitz et de Waterloo     D’Itali’ de Prusse et d’Espagne    De Pontoise et de Landerneau »     1954 La première fille

Là, c’est la comparaison des campagnes militaires et de la campagne, au sens de cambrousses et de « trous paumés », visant à dire que les premières ne valent pas mieux que les secondes. C’est aussi une « entrée » très originale puisque ces campagnes n’ont aucun rapport avec la suite de la chanson si ce n’est ce verbe « oublier » qui amène son contraire : on se « rappelle » de la première fille…

« Jamais sur terre il n’y eut d’amoureux     Plus aveugles que moi dans tous les âges     Mais faut dir’ que j’m’étais crevé les yeux     En regardant de trop près son corsage »     1954 Une jolie fleur

Un jeu de mot construit sur « être aveugle » au sens figuré (être stupide) et « regarder » au sens propre.

 « Trompettes de la renommée    Vous êtes bien mal embouchées »     1962 Les trompettes de la renommée

Un jeu de mot qui rapproche « l’embouchure » d’une trompette (l’endroit où l’on pose les lèvres) et l’expression « mal embouchées » (qui parlent de manière grossière).

 « Au diable les maîtresses queux    Qui attachent les cœurs aux queues    Des casseroles »     1966 La non-demande en mariage

Utilisation du double sens d’un mot (queux, queues), pour rapprocher la femme vénale (à noter que le féminin maîtresse queux n’est ordinairement jamais utilisé) et la cuisine.

 « Non certes elle n’est pas bâtie   Non certes elle n’est pas bâtie     Sur du sable sa dynastie   Sur du sable sa dynastie     Il y a peu de chances qu’on   Détrône le Roi des cons. »     1972 Le roi

Brassens utilise la consonnance de la rime (qu’on con) pour insister sur le mot « con ».

Association de contraires

L’effet comique de l’association de contraires, comme du second degré d’ailleurs, est connu depuis la nuit des temps. Brassens en use et en « re-use » avec un bonheur qui fait plaisir à voir…

« Tout le monde médit de moi    Sauf les muets ça va de soi »     1952 La mauvaise réputation

« Tout l’mond’ viendra me voir pendu    Sauf les aveugl’s bien entendu »     1952 La mauvaise réputation

Du premier degré et un contraire drôle, avec l’exclusion par incapacité : parler-muet, voir-aveugle…

 « Les vivants croient qu’ je n’ai pas d’remords    À gagner mon pain sur l’ dos des morts     Mais ça m’tracasse et d’ailleurs    J’les enterre à contrecœur »     1952 Le fossoyeur

Une obligation transformée en choix.

« Monsieur mon propriétaire   Comm’ je lui dévaste tout     Me chasse d’son toit oui mais d’son toit moi j’m’en fous     J’ai rendez-vous avec vous     La demeur’ que je préfère   C’est votre robe à froufrous     Tout le restant m’indiffère   J’ai rendez-vous avec vous »     1953 J’ai rendez-vous avec vous

Ici, c’est l’association insolite de deux thèmes sans rapport : la femme et le lieu de vie.  On vit dans les robes d’une femme, dans les robes de sa mère, comme dans un logis. L’auteur se sert de ce rapprochement pour ériger l’indifférence en philosophie permettant de dépasser les contraintes de la vie matérielle.  

 « Ah, ah, ah, ah putain de toi      Ah, ah, ah, ah pauvre de moi »     1954 P… de toi

Une chanson bâtie, pour son titre et son refrain, sur un couple insolite, le poète et la fille frivole et remuante.

 « L’avait l’don c’est vrai j’en conviens     L’avait l’génie     Mais sans technique un don n’est rien     Qu’un’ sale manie »     1954 Le mauvais sujet repenti

Une comparaison originale de la prostitution et de l’art, au travers de deux des composantes de ce dernier : le don et la technique. À noter également un hommage au parlé populaire avec l’emploi du L’ qui remplace Elle.

« Une jolie fleur dans une peau de vache     Une jolie vache déguisée en fleur »     1954 Une jolie fleur

Un rapprochement difficile à gérer sans tomber dans la misogynie : une fille à la fois belle (la « jolie fleur ») et  mauvaise (une « belle vache »), et encore un exercice dont Brassens se sort plutôt bien…

« J’avais un’ mansarde pour tout logement     Avec des lézardes sur le firmament »     1956 Auprès de mon arbre

Le rapprochement du précaire et du grandiose au travers d’une image très poétique.

« S’il faut aller au cimetière     J’prendrai le chemin le plus long     J’ferai la tombe buissonnière     J’quitt’rai la vie à reculons »     1956 Le testament

L’irrémédiable, l’inévitable associés au libre arbitre et à la durée, comme si la fatalité pouvait être contournée.

« Grand-père suivait en chantant    La route qui mène à cent ans     La mort lui fit au coin d’un bois    L’coup du pèr’ François »     1957 Grand-père

Opposition souriante entre la désinvolture d’un ancêtre proche de sa fin et la mort implacable qui l’attend en embuscade.

« C’est une erreur mais les joueurs d’accordéon     Au grand jamais on ne les met au Panthéon »     1958 Le vieux Léon

Un sourire déclenché par l’incongruité de la rime (accordéon Panthéon) et le rapprochement d’un instrument populaire et d’un lieu symbolique des honneurs et de la magnificence.

« Mais les copains suivaient le sapin le coeur serré     En rigolant pour faire semblant de ne pas pleurer »     1958 Le vieux Léon

Comment ne pas être touchés par ces « grandes gueules » presqu’en larmes ? Le rapprochement insolite peut également amener la compassion.

« Comme des grains de chapelet     Les joyeux jurons défilaient »     1958 La ronde des jurons

Association du sacré et du profane, au profit duquel ?

« Dans un coin pourri     Du pauvre Paris     Sur un’ place     L’est un vieux bistrot     Tenu pas un gros     Dégueulasse »

« Dans un coin pourri     Du pauvre Paris     Sur un’ place     Une espèce de fée     D’un vieux bouge a fait     Un palace »     1960 Le bistrot

La présentation des deux extrêmes choisis par Brassens est reprise à l’identique dans les première et dernière strophes de la chanson. Ce couple rappelle, bien entendu, ces flics aux tempéraments opposés systématiquement associés dans les séries B, pour ne pas aller jusqu’à parler d’une certaine Cosette évoluant chez les Thénardier !

 « Mais les vivants aujourd’hui n’sont plus si généreux     Quand ils possèdent un mort ils le gardent pour eux     C’est la raison pour laquelle depuis quelques années     Des tas d’enterrements vous passent sous le nez »     1960 Les funérailles d’antan

Un rapprochement vivants et morts, des vivants un peu avares qui ne veulent plus partager le bonheur d’avoir des morts !

« Bien que ces vaches de bourgeois     Les appell’ des filles de joie…     C’est pas tous les jours qu’ell’ rigolent      Parol’ parole »

« Bien qu’toute la vie ell’ fass’ l’amour     Qu’ell’ se marient 20 fois par jour     La noce est jamais pour leur fiole     Parol’ parole »     1961 La complainte des filles de joie

Les expressions prises au premier degré pour en détourner le sens initial créent des couples aux significations opposées : les filles de joie qui ne rigolent pas ; elles sont mariées 20 fois par jour mais c’est jamais la noce…

« Note ce qu’il faudrait    Qu’il advînt de mon corps     Lorsque mon âme et lui ne seront plus d’accord     Que sur un seul point la rupture »     1966 Supplique pour être enterré à la plage de Sète

Une comparaison originale avec le rapprochement du corps et de l’âme avec un vieux couple : le corps et l’âme après n’avoir longtemps fait qu’un décident, comme un mari et sa femme, de se séparer.

« Vous envierez un peu l’éternel estivant    Qui fait du pédalo sur la vague en rêvant     Qui passe sa mort en vacances »     1966 Supplique pour être enterré à la plage de Sète

Ici, c’est la mort ressentie ordinairement comme difficile, pénible, qui est vécue dans la joie et le plaisir, presque comme en vacances !

« Mon caveau de famille hélas n’est pas tout neuf     Vulgairement parlant il est plein comme un œuf      Et d’ici que quelqu’un n’en sorte     Il risque de se faire tard et je ne peux     Dire à ces braves gens « poussez-vous donc un peu »     Place aux jeunes en quelque sorte »     1966 Supplique pour être enterré à la plage de Sète

Un rapprochement loufoque : le nouveau mort et les vieux morts (qui prennent toute la place) comparés au couple jeunes travailleurs et les pré-retraités.

« Jugeant qu’il n’y a pas   Péril en la demeure     Allons vers l’autre monde en flânant en chemin     Car, à forcer l’allure   Il arrive qu’on meure     Pour des idées n’ayant plus cours le lendemain     Or, s’il est une chose   Amère, désolante     En rendant l’âme à Dieu, c’est bien de constater     Qu’on a fait fausse route, qu’on s’est trompé d’idée     Mourons pour des idées, d’accord, mais de mort lente… »     1972 Mourir pour des idées

Deux types de morts sont rapprochées pour la création d’un discours qui lui a d’ailleurs été reproché : la mort-flânerie et la mort rapide. Au-delà de la critique de l’engagement violent, Brassens se retranche derrière une logique au premier degré, populaire, pour donner son avis : mourir et se rendre compte qu’on s’est trompé, quoi de plus…, on est tenté de dire, « ballot » ? Imparable, comme raisonnement ?

Recours à la rime, homophonies

Des sons qui permettent d’associer des significations différentes, quelle aubaine !

« Qu’je m’démène ou qu’je reste coi    Je pass’ pour un je-ne-sais-quoi »     1952 La mauvaise réputation

La rime burlesque, avec ce coi (peu usité, rester muet) et ce quoi.

« C’est à travers de larges grilles    Que les femelles du canton     Contemplaient un puissant gorille    Sans souci du qu’en-dira-t-on »     1952 Le gorille

Le canton qui rime avec qu’en-dire-t-on, on voit en quelle estime Brassens porte les commérages de village.

« Les jean-foutre et les gens probes »     1953 Le vent

Rapprochement de deux mots juste pour le plaisir de la phonétique. À noter également l’association d’un vocabulaire populaire et d’un vocabulaire distingué.

« Sont faits pour les impotents ou les ventripotents »     1953 Bancs publics

Rapprochement par leur consonnance de deux états qui poussent à la position assise.

« Elle n’avait pas de têt’ ell’ n’avait pas    L’esprit beaucoup plus grand qu’un dé à coudre     Mais pour l’amour on ne demande pas    Aux filles d’avoir inventé la poudre »     1954 Une jolie fleur

On peut faire des jeux de mot pour le simple plaisir du mot ou de la rime (dé à coudre, inventer la poudre). En voici un qui curieusement, soixante-dix ans plus tard, aurait plus de mal à passer… Les mentalités auraient-elles régressé ?

« Car dans l’art de fair’ le trottoir     Je le confesse     Le difficile est d’bien savoir    Jouer des fesses      On n’tortill’ pas son popotin    d’la mêm’ manière     Pour un droguiste un sacristain     Un fonctionnaire »     1954 Le mauvais sujet repenti

Un jeu de mot anticlérical, qui fait rimer « confesse et fesses », et qui se poursuit ensuite avec « popotin et sacristain ».

« Tous les sam’dis j’vais à confess’     M’accuser d’avoir parlé d’fess’s »     1958 Le pornographe

La rime est trop bonne pour n’être utilisée qu’une seule fois ! Derrière cet usage, il y a bien entendu le souhait qu’un mot déteigne sur l’autre…

« Si je publie des noms combien de Pénélopes    Passeront illico pour de fieffées salopes »     1962 Les trompettes de la renommée

La rime pour créer un effet comique, en rapprochant ici un personnage mythique et une expression injurieuse.

Association de références culturelles et du langage courant

Cette association du langage de lettré avec le vocabulaire cru des masses populaires est une des marques de fabrique de Brassens.

« J’aurais voulu comme au déluge    Voir sans arrêt tomber la pluie     Pour la garder sous mon refuge    Quarante jours quarante nuits »     1952 Le parapluie

Ici, le recours au Déluge pour allonger la durée de l’événement. À noter également la volonté de Brassens à se ranger en dehors de la tendance générale (aimer la pluie).

« En attendant l’retour d’un Ulyss’ de banlieue »     1960 Pénélope

Assemblage de l’épique et du banal pour créer l’effet comique.

 « Laissez-les dire encor qu’à la cour d’Angleterre    Faisant la révérence aux souverains anglois     Vous êtes patatras tombée assise à terre    La loi d’la pesanteur est dur’ mais c’est la loi »     1964 Vénus callipyge

Choisir l’emphase, la sophistication pour rendre drôles des choses triviales, comme ici « tomber sur le cul ».

« Non ce n’était pas le radeau    De la Méduse ce bateau… »

« Ses fluctuat nec mergitur    C’était pas d’la littérature… »     1964 Les copains d’abord

Deux références culturelles (Géricault et le « ballottée mais sans couler », devise de la ville de Paris)  associée à un français plus prosaïque (c’était pas d’la littérature ») pour faire sourire.

« C’était pas des amis de luxe    Des petits Castor et Pollux   Des gens de Sodome et Gomorrhe… » 1964 Les copains d’abord

Plaisir de faire rimer luxe et Pollux au travers de deux références littéraires, les Dioscures, jumeaux divins de la mythologie et les lieux de débauche mentionnés dans la Bible.

« Au moindre coup de Trafalgar    C’est l’amitié qui prenait l’quart… »     1964 Les copains d’abord

Encore une référence culturelle, cette fois à la bataille navale napoléonienne. Les copains d’abord, c’est la chanson typique du rapprochement « noble-vulgaire, précieux-commun ». La référence culturelle fait remonter le « niveau intellectuel» de l’œuvre pour approcher une intelligentsia ; a contrario, la replonger dans un contexte populaire permet de la vulgariser, tout en faisant sourire.

« Qu’on me suppose un mal qui ne pardonne pas    Qui se rit d’Esculape et le laisse baba »     1966 Le bulletin de santé

Esculape, serpent symbole des médecins, est associé pour la rime à la formule très populaire « laisser baba » (qui dépasse les compétences). Tout ça pour dire que le mal est très fort et qu’il a un peu figure humaine puisqu’il ne « pardonne pas » (personnification).

 « Vénus se fait vielle souvent    Elle perd son latin devant    La lèchefrite     A aucun prix moi je ne veux    Effeuiller dans le pot-au-feu    La marguerite »     1966 La non-demande en mariage

Association d’un langage choisi et populaire pour traduire la déchéance en matière amoureuse : Vénus et lèchefrite ; pot-au-feu et marguerite.

Le langage familier, l’argot pour choquer, la plaisanterie grivoise

« Que le gorille est un luron Supérieur à l’homm’ dans l’étreinte     Bien des femmes vous le diront »     1952 Le gorille

Un peu d’humour grivois : les femmes coucheraient régulièrement avec des animaux ?

 « Ces furies à peine si j’os’ le dir’ tellement c’est bas     Leur auraient mêm’ coupé les chos’s par bonheur ils n’en avaient pas »     1952 Hécatombe

L’utilisation du langage populaire sans vraiment tomber dans la vulgarité. À noter également l’humour potache et la critique des institutions (les gendarmes qui n’ont pas de c…….).

 « Le comble enfin misérable salope     Comme il n’restait plus rien dans le garde-manger     T’as couru sans vergogne et pour une escalope      Te jeter dans le lit du boucher »     1954 P… de toi

Utilisation de jurons pour choquer, servis par la rime riche « salope, escalope) très éloignée du cadre poétique posé en entrée de chanson.

« merde…, Va t’fair’ voir par les Grecs…, le feu au cul…, putain…, bordel…, cons… »     1958 Le pornographe

Voilà déjà une belle brochette de grossièretés pour une seule chansonnette ! Bien entendu, le pornographe, par son thème, est l’occasion rêvée et maline d’utiliser des mots que l’on ne pourrait entendre dans une chanson ordinaire…

 « J’suis l’pornographe Du phonographe    Le polisson De la chanson »   

« Afin d’amuser la gal’rie     Je crache des gauloiseries… »     1958 Le pornographe

Brassens nous livre ici sa profession de foi et, en deux vers, confirme l’opinion que nous avons émise : il est bien, et le revendique, le serviteur de la chanson à rire ou plutôt, et c’est notre opinion, de la chanson souriante. À cet égard, on pourrait dire qu’il est le Sempé de la chanson…

 « Les copains affligés les copines en pleurs    La boîte à dominos enfouie sous les fleurs… »     1964 Les 4 z’arts

L’usage systématique, pour ses images très réalistes ou cocasses, de l’argot comme ici « la boîte à dominos » (le cercueil).

« La femm’ d’un ouvrier s’en prit à ma culotte     pas ça, madam’ pas ça mille et un coups de bottes ont tant usé le fond que si vous essayiez d’la mettre à votr’ mari bientôt je vous en fiche     mon billet il aurait du verglas sur les miches »     1966 L’épave

L’humour potache ne fait pas peur au poète, même quand la formule est au premier degré : à pantalon usé, « parties » gelées, même si l’on souligne le trait pour être drôle.

« Quand je pense à Fernande    Je bande, je bande     Quand j’pense à Félicie    Je bande aussi… »     1972 Fernande

Rimes faciles et langage cru : ici, un véritable hommage à la chanson de salle de garde, à la chanson paillarde !

Le burlesque, l’outrance et la provocation

Le comique peut être tiré d’une situation que Brassens va pousser jusqu’à l’extrême pour atteindre ses objectifs grotesques et provoquants.

« Une autre fourre avec rudess’ le crân’ d’un de ces lourdauds     Entre ses gigantesques fess’s qu’ell’ serr’ comme un étau     La plus grass’ de ces femell’s ouvrant son corsag’ dilaté     Matraque à grands coups de mamell’s ceux qui passent à sa portée »     1952 Hécatombe

La description d’un affrontement burlesque où les attributs féminins deviennent des armes.

 « Qu’ell’ prenne en secondes noces     Un époux de mon acabit     Il pourra profiter d’mes bottes     Et d’mes pantoufl’ et d’mes habits »     1956 Le testament

Un ménage à trois où le cocu, magnanime et au second degré, propose à son épouse de prendre un amant avec les mêmes mensurations. Au-delà de la plaisanterie, il y a bien entendu la provocation et la critique des habitudes et des normes.

 « Avant même que le vicaire     Ait pu lâcher un cri     J’lui bottai l’cul au nom du Père     Du Fils et du Saint-Esprit »     1957 Grand-père

La situation amène l’irrévérence, par le rapprochement du geste grossier et d’une créature censée être pieuse et bienveillante.

 « De grâce un minimum d’attentions délicates    Pour ce pauvre mari qu’on couvre de safran     Le cocu d’ordinaire on le choie on le gâte     On est en fin de compte un peu de ses parents »     1958 Le cocu

La scène de l’adultère décrite comme légitime dans le cadre familial (second degré). Une boutade où la cellule homme-femme habituelle est lourdement critiquée puisque l’amant en fait tellement partie qu’il peut être considéré comme un proche du mari.

 « Partager sa moitié est-c’que cela comporte     Que l’on partage aussi la chair et la boisson ?     Je suis presque obligé de les mettre à la porte     Et bien content s’ils n’emportent pas mes poissons »     1958 Le cocu

Le comique de situation peut être poussé encore un peu plus loin (provocation) avec ces amants sans-gêne qui emportent les poissons du mari complétement dépassé.

 « Quand les héritiers étaient contents     Au fossoyeur au croqu’-mort au curé aux chevaux même ils payaient un verre »     1960 Les funérailles d’antan

L’exagération pour renforcer l’effet comique de la scène.

 « L’autre semain’ des salauds à 140 à l’heure     Vers un cimetièr’ minable emportaient un des leurs     Quand sur un arbre en bois dur ils se sont aplatis     On s’aperçut qu’le mort avait fait des petits »     1960 Les funérailles d’antan

La farce grand-guignolesque est bien entendu le théâtre de l’outrance et de la provocation, avec ce corbillard qui s’écrase sur un arbre et valide l’impensable : un mort peut faire des petits. Le sujet a également été traité par le dessinateur Sempé où c’est le cheval du corbillard qui s’emballe à la sortie du cimetière provoquant d’abord étonnements puis rires à gorge déployée.

 « Trouverais-je les noms    Trouverais-je les mots     Pour noter d’infamie    Cet enfant de chameau     Qu’a choisi son époux    Pour tromper son amant     Qu’a conduit l’adultère     À son point culminant »     1961 La traîtresse

Effet comique garanti avec Le retournement d’une situation habituelle par le principe du jusqu’au boutisme : la femme qui trompe son amant avec son mari.

 « Oui, je suis tatillon, pointilleux, mais j’estime     Que le mari doit être un gentleman complet     Car on finit tous deux par devenir intimes     À force, à force de se passer le relais      Ne jetez pas la pierre à la femme adultère, je suis derrière »     1972 A l’ombre des maris

Jusqu’au boutisme toujours : l’amant doit au moins aimer le mari autant que la femme. Ajouter un peu d’autodérision pour améliorer la recette. Car qui est donc cet amant quelque peu infâme et importun : c’est Brassens, bien sûr !

Les sujets « défendus » pour choquer

« Votre dos perd son nom avec si bonne grâce    Qu’on ne peut s’empêcher de lui donner raison »     1964 Vénus callipyge

Brassens érige au rang d’exercice de style la manière d’évoquer les objets interdits (les fesses) sans les nommer ouvertement. Avec la même finesse, Claude Nougaro se prêtera également au jeu avec « Sensuel » ou « À tes seins ». Pierre Perret tentera sa chance avec le « Zizi ».

« Si j’ai trahi les gros les joufflus les obèses    C’est que je bais’ que je bais’ que je baise     Comme un bouc un bélier une bête une brute    Je suis hanté le rut le rut le rut le rut »     1966 Le bulletin de santé

Transgresser un tabou, c’est afficher sa forte personnalité sans craindre, bien au contraire, la réprobation collective. La rime est utilisée pour amener la chute inattendue et pornographique.

« Quatre-vingt-quinze fois sur cent,   La femme s’emmerde en baisant.     Qu’elle le taise ou le confesse   C’est pas tous les jours qu’on lui déride les fesses. »     1972 Qatre-vingt-quinze pour cent

Choquer, c’est aussi s’attaquer à des monuments, ici la sacro-sainte virilité de mâles pourvoyeurs de plaisir avec : l’utilisation de l’argot, l’association de rimes contraires (confesse, fesses), le détournement de la formule « dérider le front » (faire sourire, ici les fesses).

Jouer les innocents jusqu’à la mauvaise foi (second degré)

« Tout à coup la prison bien close    Où vivait le bel animal     S’ouvr’ on n’sait pourquoi je suppose    Qu’on avait dû la fermer mal »     1952 Le gorille

Faire le choix de l’explication idiote, qui n’apporte pas vraiment d’explication.

« Le vent semble une brut’ raffolant de nuire à tout l’monde     Mais une attention profonde   Prouv’ que c’est chez les fâcheux     Qu’il préfèr’ choisir les victim’s de ses petits jeux ! »     1953 Le vent

Le « Mais une attention profonde » (second degré, qui irait étudier et compter les frasques du vent ?) atteste de la mauvaise foi évidente de Brassens.

« Rapidement instruite par     Mes bons offices     Elle m’investit d’une part     D’ses bénéfices     On s’aida mutuellement     Comm’ dit l’poète     Elle était l’corps naturellement     Et moi la tête »     1954 Le mauvais sujet repenti

Ici, l’innocence du conteur transparait dans sa façon très souriante de décrire un problème pourtant grave, l’exploitation de la femme par l’homme. La mysoginie (« Et moi la tête ») est évidemment aussi au second degré. Au premier degré, nous pourrions même remplacer le « poète » par le proxénète…

 « Paraît qu’ell’ s’vend même à des flics      Quell’ décadence     Y’a plus d’moralité publique     Dans notre France »     1954 Le mauvais sujet repenti

L’indignation est évidemment simulée (second degré), Brassens affirmant qu’il ne serait pas moral de coucher avec la maréchaussée pour, bien entendu fustiger la police.

« En ce temps-là je vivais dans la lune     Les bonheurs d’ici-bas m’étaient tous défendus     Je semais des violett’ et chantais pour des prunes      Et tendais la patte aux chats perdus »     1954 P… de toi

Ce chanteur poète aimable, rêveur et totalement désintéressé, c’est bien entendu une vue candide de l’esprit (autodérision), la réalité ayant bien changé (autocritique) et regrets de cette période bénie.

« Et je me demand’ pourquoi Bon Dieu    Ça vous dérang’ que j’vive un peu »     1954 La mauvaise herbe

Une question dont la réponse est connue d’avance et une critique de l’intolérance.

 « Le surnom d’infâme me va comme un gant     D’avec que ma femme j’ai foutu le camp     Parc’que depuis tant d’années c’était pas un’ sinécure     De lui voir tout l’temps le nez au milieu de la figure »     1956 Auprès de mon arbre

Des explications qui n’en sont pas (ou pas réellement), le choix de l’absurde qui traduit pourtant bien une séparations liée à l’usure et à l’accumulation de peccadilles. À noter également la rime riche « infâme femme » qui insiste sur les deux composantes ordinaires du couple, l’homme qui part et l’épouse qui reste.

« J’ai quitté la vie sans rancune     J’aurai plus jamais mal aux dents     Me v’là dans la fosse commune     La fosse commune du temps »     1956 Le testament

Jouer les innocents, les naïfs en commençant par une plaisanterie populaire, sorte de constat au premier degré : grâce à la mort, plus de mal de dents ! Au second degré, on comprend que cette douleur physique n’est rien comparée aux grandes épreuves vécues sur terre lors d’une existence.  Le ton des deux derniers est plus mélancolique avec de l’humour noir (« La fausse commune du temps ») et ce froid constat devant la fatalité.

« Quoique je n’aie pas un atome     Une ombre de méchanceté     S’il fouett’ mes chats y a un fantôme     Qui viendra le persécuter »     1956 Le testament

Le recours à l’absurdité, à l’irrationnel (second degré) comme explication drôle à la situation évoquée.

« Ma bott’ partit mais je m’refuse     De dir’ vers quel endroit     Ça rendrait les dames confuses     Et j’n’en ai pas le droit »     1957 Grand-père

Ici, le faux prétexte de la morale pour ne pas dire le mot grossier que l’auditeur a déjà compris.

« Je vivais à l’écart de la place publique    Serein, contemplatif, ténébreux, bucolique »     1962 Les trompettes de la renommée

Purs second degré et autodérision : comme si la vie de « l’homme des bois », du marginal ne pouvait être que belle… Autodérision aussi, car Brassens avoue qu’il a renié ses convictions initiales.

« Ça laisse à penser que pour eux sans vergogne     L’Evangil’ c’est de l’hébreu c’est de l’hébreu »     1966 Les 4 bacheliers

La mauvaise foi évidente : sous prétexte de rappeler le contexte historique de l’Évangile, Brassens le décline dans une formule populaire qui dit qu’on n’y comprend rien (« c’est de l’hébreu »).

« Sans ses hanches solides   Comment faire, demain     Si je perds l’équilibre   Pour accrocher mes mains »     1969 Rien à jeter

Jouer les imbéciles peut être une manière dissimulée de pratiquer le second degré : on peut alors mélanger insidieusement l’action de s’accrocher pour ne pas perdre l’équilibre et celle d’attraper les hanches de la partenaire pendant l’amour.

Critique des « gens », de l’hypocrisie, de l’intolérance

Les champs suivants sont moins directement humoristiques. Mais la vision de celui qui se dit «  marginal », du non conformiste, se caractérise par un rapport différent aux choses, obligatoirement chargé d’originalité, de fantaisie, d’ironie qui amènent le sourire, bien entendu à ceux qui ne se trouvent pas épinglés !

« En s’foutant pas mal du regard oblique des passants honnêtes »     1953 Bancs publics

Fustigation des gens honnêtes, droits, trahis par leur regard oblique.

 « Qu’ce soit en grand’ pompe    Comme les gens « bien »     Ou bien dans la ru’     Comm’ les pauvr’ et les chiens »     1954 La première fille

Critique d’une société duale.

 « Toi qui m’ouvris ta huche quand    Les croquantes et les croquants     Tous les gens bien intentionnés    S’amusaient à me voir jeuner »     1954 Chanson pour l’auvergnat

Condamnation ironique des gens soi-disant « honnêtes » (second degré) qui s’amusent de la misère des autres.

« Comme je n’étais qu’un salaud     J’me fis honnête »     1954 Le mauvais sujet repenti

À l’origine, les gens « biens » seraient-ils tous des salauds ? Pour Brassens, ce n’est pas une question, c’est plutôt une évidence.

 « Chaque soir avant le dîner     A mon balcon mettant le nez     Je contemple les bonnes gens     Dans le soleil couchant     Mais      N’me d’mandez pas d’chanter ça si     Vous redoutez d’entendre ici     Que j’aime à voir de mon balcon     Passer les cons »     1958 Le pornographe

Une strophe mémorable. Elle dénigre une fois encore les « bonnes gens » qui, d’après Brassens, sont déjà un spectacle en soi. Bien sûr, pour insister sur son propos, il va chercher la rime riche homophone « balcon ». Enfin, il se dédouane faussement (second degré) en précisant qu’il n’est pas grossier par nature, mais que c’est le public qui l’y incite.

Apologie du non conformisme, de l’immoralité

« Ell’ cheminait sans parapluie   J’en avais un volé sans doute   Le matin même à un ami »    1952 Le parapluie

En utilisant l’autodérision, l’apologie du vol, et du vol le plus vil qui soit, celui d’un ami.

« Les amoureux qui s’bécotent sur les bancs publics…     En s’foutant pas mal du regard obliqu’ des passants honnêtes…     Ont des p’tit’s gueul’s bien sympathiques »     1953 Bancs publics

Défense de ceux qui moquent les convenances.

« Quand Margot dégrafait son corsage    Pour donner la gougoutte à son chat     Tous les gars tous les gars du village     Étaient là… »     1953 Brave margot

Après celui du vol, voici l’éloge du voyeurisme et de la perversion. D’après Brassens, la chose serait particulièrement commune, même générale.

 « Le facteur d’ordinair’ si preste pour voir ça ne distribuait plus     Les lettres que personne au reste n’aurait lues »     1953 Brave margot

Une critique de la banalité des échanges humains : le système humoristique consiste à profiter d’un fait (ici le facteur voyeur) pour en dénoncer un autre sans rapport (les correspondances sans intérêt).

 « Il creusa lui-même sa tombe    En faisant vit’ en se cachant…     Et s’y étendit sans rien dire    Pour ne pas déranger les gens »     1953 Pauvre Martin

Un plaidoyer de la modestie et des gens discrets. À noter également, la pointe d’humour noir, mélancolique.

 « Je suis d’la mauvaise herb’ braves gens braves gens     C’est pas moi qu’on rumine et c’est pas moi qu’on met en gerbe     La mort faucha les autr’ braves gens, braves gens     Et me fit grâce à moi c’est immoral et c’est comme ça »     1954 La mauvaise herbe

La défense du droit à la différence, le parti pris de l’immoralité.

 « Les homm’ sont faits nous dit-on    Pour vivre en band’ comm’ les moutons     Moi je vis seul et c’est pas d’main    Que je suivrai leur droit chemin »     1954 La mauvaise herbe

Le panégyrique de l’individu, du marginal et la fustigation du groupe et de ses lois.

« Le nombril des femmes d’agents »     1956 Le nombril des femmes d’agents

Ici, c’est le thème qui, comme le titre de la chanson, est iconoclaste : voir le nombril de la femme d’un agent de police est présenté comme le rêve, le but ultime d’une vie (second degré).

« Parlez-moi de la pluie et non pas du beau temps     Le beau temps me dégoute et m’fait grincer les dents     Le bel azur me met en rage     Car le plus grand amour qui m’fut donné sur terr’     Je l’dois au mauvais temps je l’dois à Jupiter     Il me tomba d’un ciel d’orage »     1960 L’orage

L’individualisme, c’est d’avoir des idées contraires au sens commun, comme ici d’aimer la pluie. Après avoir choqué, Brassens rassure en apportant son explication rationnelle qui lui permet de se rallier au plus grand nombre : le parapluie et l’amour qu’il héberge arrivent comme une sorte de conclusion morale. Voilà donc une manière décalée de raconter une histoire, dérangeante puis réconfortante, comme dans un conte, ou dans une fable, comme celles de La Fontaine que Brassens appréciait.

 « J’ai l’honneur de    Ne pas te demander ta main      Ne gravons pas nos noms au bas d’un parchemin »     1966 La non-demande en mariage

Le choix de l’anticonformisme. Il est fait en détournant une formule usuelle pour lui faire dire son contraire. u non-conformisme.

 « Toute la fine fleur du beau sexe était là     Pour offrir à l’ancêtre, en signe d’affection     En guis’ de viatique, une ultime érection »     1969 L’Ancêtre

Un refus des conventions, en offrant au mourant de la musique, de l’alcool et des femmes… À noter encore le rapprochement des contraires pour flageller la religion : le viatique (sacrement) et l’érection.

« Sache que j’apprécie à sa valeur le geste   Qui te fit bien fermer la porte en repartant     De peur que des rôdeurs n’emportassent le reste   Les voleurs comme il faut c’est rare de ce temps »     1972 Stances à un cambrioleur

Une défense de la marginalité et une critique de la généralisation. À noter le rapprochement des mots « ennemis » : « les voleurs comme il faut ».

L’anticléricalisme, l’irrévérence, l’iconoclastie (critique idée reçues)

« Quand la saint’ famill’ machin croise sur son chemin deux de ces malappris     Ell’ leur décoche hardiment des propos venimeux     N’empêch’ que tout’ la famille    Le pèr’ la mèr’ la fill’ le fils le Saint Esprit     Voudrait bien de temps en temps pouvoir s’conduir’ comme eux »     1953 Bancs publics

Irrévérence pour l’institution religieuse et mépris de la famille établie, avec cette comparaison d’une famille plus qu’ordinaire avec celle de de Dieu.

 « On n’a plus rien à se cacher    On peut s’aimer comm’ bon nous semble     Et tant mieux si c’est un péché     Nous irons en enfer ensemble »     1953 Il suffit de passer le pont

Critique de la morale et de l’Église punitive, quête du plaisir sans contrainte.

 « Est-il en notre temps rien de plus odieux     De plus désespérant que de n’pas croire en Dieu ?     J’voudrais avoir la foi la foi d’mon charbonnier     Qui est heureux comme un pape et con comme un panier »     1960 Le mécréant

Avec deux premiers vers au second degré (qui prêchent pour l’inverse) et une fin cinglante au premier degré (il faut être con pour croire), une attaque en règle des religions et des croyances.

 « Et quand prenant ma butte en guise d’oreiller    Une ondine viendra gentiment sommeiller     Avec moins que rien de costume    J’en demande pardon par avance à Jésus     Si l’ombre de ma croix s’y couche un peu dessus    Pour un petit bonheur posthume »     1966 Supplique pour être enterré à la plage de Sète

Même s’il s’en repentit d’avance (prouvant qu’il s’est bonifié avec le temps), le poète ne peut s’empêcher ce couplet anticlérical avec cette croix (symbole chrétien) qui se couche sur l’ondine (symbole païen).

 « Sans le latin, sans le latin    La messe nous emmerde     En renonçant à l’occulte    Faudra qu’ils fassent tintin     Sans le latin, sans le latin    Pour le denier du culte »     1976 Tempête dans un bénitier

Choix volontaire d’un argumentaire plutôt simpliste (second degré ?) pour dénigrer la messe, agrémenté par la boutade estudiantine qui amène la chute : « sans le latin, tintin pour le denier du culte. À noter encore le choix d’une seconde rime riche « occulte, culte » pour approcher des contraires et attaquer la religion à laquelle on reproche d’avoir perdu sa dimension merveilleuse et magique.

Agnostisme, dérision de la mort, philosophie du doute, scepticisme

« Encore un’ fois dire « Je t’aime »     Encore un’ fois perdre le nord     En effeuillant le chrysanthème     Qui est la marguerit’ des morts »     1956 Le testament

Tourner la mort en dérision en la rendant pleine d’espoir comme lorsqu’on effeuille une marguerite : « Je t’aime, un peu… », une petite touche d’humour morbide, celui qu’on appelle « noir » ?

 « Je n’ai jamais tué jamais violé non plus     Y a déjà quelque temps que je ne vole plus     Si l’Eternel existe en fin de compt, il voit     Qu’je m’conduis guèr’ plus mal que si j’avais la foi »     1960 Le mécréant

« Si l’Eternel existe en fin de compte », ou peut-être « si après avoir longtemps douté, l’idée de Dieu demeure »…, n’est-ce pas là la déclaration d’un sceptique… ? Quoi qu’il en soit, le sceptique conclut, après le brin d’autodérision du second vers, que même s’il n’est pas parfait (malgré  quelques erreurs de jeunesse), en définitive, il vaut autant que les croyants.

« Notre Père qui j’espère êtes aux cieux      N’ayez cure des murmures malicieux »     1962 La marguerite

Ici, encore le détournement d’un aphorisme, pour transformer le début d’une prière connue en véritable doute religieux. Dieu pour Brassens n’est pas une certitude, c’est tout au plus une espérance. Néanmoins, nous sommes loin de la maxime « Ni Dieu, ni maître » sous laquelle on voudrait parfois ranger un Brassens qui n’est pas foncièrement anarchiste, ou alors juste ce qu’il faut. Il pratique un anarchisme de complaisance, un anarchisme réfléchi, policé, ni spontané, ni impulsif. Cette modération « relative » a certainement permis à Brassens d’être reconnu par l’ensemble de ses contemporains, qui l’ont trouvé plus drôle que dangereux. D’ailleurs, ce qualificatif de « poète » ne lui aurait-il pas été donné pour gommer toutes les aspérités d’un personnage pour le moins dérangeant à son époque ? Car imaginez l’affaire, son contexte et les mentalités en 1952, date de la sortie de l’album « La mauvaise réputation » (déjà tout un programme !). On peut se demander comment cette apologie du non conformisme, de l’immoralité, comment toutes ces plaisanteries plus ou moins de bon goût, ces outrances, ces provocations, comment toute cette irrévérence, cet anticléricalisme ont pu passer dans la France plutôt rigoriste des années cinquante et soixante.

« La vie est à peu près leur seul luxe ici-bas »     1972 Mourir pour des idées

Terminons par cette critique de l’existence elle-même, une idée noire, à l’opposé du reste du discours souriant, qui voudrait dire que ce doute, ce manque de soutien moral peuvent être sources de mélancolie, de souffrance. Il y aurait le « cadeau » de la vie et après, les ennuis… Reste pour nous à jauger à quoi peut correspondre cet « à peu près » formulé par le poète.