Georges BRASSENS
Publié le 6 septembre 2025, par Charles-Erik Labadille
Que dire sur Brassens (1921-1981) qui n’ait déjà été dit… Nous allons donc insister sur deux « marques de fabrique », la seconde le plaçant à la meilleure place de cette anthologie de la chanson d’humour.
D’une part, on peut dire que les grilles de bon nombre de ses chansons sont proches de celles du jazz swing : construction avec thème et pont, utilisation des accords mineurs 7 et majeurs 9, nombreux changements d’accords, voire de tonalités…, donc, à la guitare, une main gauche qui a donné de la corde à retordre à bien des débutants souhaitant interpréter les « petits » airs du maitre. Outre l’harmonie plus « subtile » que celle de la variété, du folk ou de la pop, on remarque également une main droite très caractéristique de son style qui est très proche des « pompes » utilisées en swing ou en jazz manouche. Pour mieux vous convaincre, écoutez le guitariste Daniel Givone qui, au sein du trio Larigot, vous propose ici une reprise « gitane » de « La mauvaise réputation ».
La mauvaise réputation (G. Brassens), reprise du Trio Larigot, chant CE Labadille, soliste D. Givone
D’autre part, sur le plan des textes, il est important d’insister sur un caractère qui s’est estompé avec l’aura grandissante de l’artiste. Si l’on a rapidement consacré Brassens comme « poète », peut être pour gommer la portée un peu trop marginale, un peu trop contestataire de nombre de ses assertions, on a oublié un peu vite que le chanteur est avant tout un grand humoriste qu’on pourrait comparer à un Coluche dans le domaine du music-hall, ou à un Sempé dans celui du dessin d’humour. Georges Brassens est un fin fantaisiste qui ne résiste pas à jouer avec les mots, les rimes et les chutes originales ou désopilantes ; Georges Brassens ne peut s’empêcher de contredire, d’agacer, de déranger avec des situations déplacées ; Georges Brassens ne peut se refuser d’être grossier, vulgaire, trivial et, comme il le soutient lui-même, est bien « le polisson de la chanson » ! Mais Georges Brassens est également un lettré qui n’hésite pas à truffer ses chansonnettes de références culturelles. C’est certainement ce « grand écart » qui lui a permis de rassembler très rapidement un large auditoire composite fait à la fois des masses populaires et d’une « intelligentsia », cette dernière ayant peu à peu fabriqué cette image de « poète » dont l’œuvre, malgré un discours anarchisant, arrive à dépasser les clivages « droite-gauche ».
Quelle est la place de Brassens dans la chanson d’humour ? Sans établir un classement et sans en faire une compétition, c’est à coup sûr un père fondateur du genre, sinon le grand ancien ! Dans notre seconde publication, « Brassens, les bons mots », nous avons rassemblé les traits d’humour de pas moins de soixante-dix de ses chansons (sur un total d’environ 120) et notre liste est loin d’être exhaustive ! On peut dire sans trop se tromper que le recours au « rire » et au « sourire » se retrouve chez Brassens dans deux sur trois de ses chansons. Car une des caractéristiques de l’auteur, c’est de manier aussi bien le premier degré (rire, parfois même lourd) que le second degré (sourire). Pour l’utilisation du second degré, il nous semble même que le rôle de Brassens puisse avoir été capital au point que ce style de « façon de penser » (à l’envers, en soutenant le contraire de ce que l’on pense) devienne ordinaire et, de nos jours, indissociable du langage courant. Quand on lit du Brassens, on a d’ailleurs parfois du mal à détecter le second degré, on sourit sans comprendre, d’instinct, tellement l’affaire est devenue commune ! Ce n’était certainement pas le cas dans les années cinquante… (1950). Car terminons par une rapide petite chronologie. Brassens sort son premier album en 1952. Boris Vian suit de près, mais c’est en 1956 ; pour Claude Nougaro ou Serge Gainsbourg, c’est en 1958. Et avant ? Bien entendu, l’humour de Brassens ne vient pas de rien ! Il y a les revues, les cabarets, les théâtres de music-hall où la chanson fantaisiste s’affiche avec Dranem, Félix Mayol, Mistinguett… Mais même avec Ray Ventura, principalement productif dans les années 30, la chanson est encore construite plus sur le ton du rire que celui du sourire. Dans la même mouvance, Henri Salvador suivra à partir de 1948 et annoncera cette nouvelle « école de chanson ». Pour conclure, Brassens reste donc parmi les premiers à avoir osé pousser une porte qui a radicalement changé notre façon de communiquer d’aujourd’hui…
Chaque soir avant le dîner A mon balcon mettant le nez Je contemple les bonnes gens Dans le soleil couchant Mais Me d’mandez pas d’chanter ça si Vous redoutez d’entendre ici Que j’aime à voir de mon balcon Passer les cons
Le parapluie (Georges Brassens)