33 Les couleurs des 7 modes
Publié le 9 janvier 2026, par Charles-Erik LabadilleUn même bourdon pour 7 modes
Nous avons vu qu’il est possible d’improviser avec une seule gamme à 5 (penta) ou 7 (hepta) notes sur plusieurs accords (donc parfois un morceau entier) : c’est l’improvisation tonale (cf. chapitre 26) où l’on joue dans le « ton » du morceau, sur sept accords différents potentiels.
L’inverse est également possible, c’est-à-dire de pouvoir choisir des gammes différentes sur le même accord, avec cette fois l’intention de jouer des notes absentes de l’accord pour apporter à ce dernier une « couleur » particulière : c’est l’improvisation modale (cf. chapitre 27). Ce type d’interprétation est plus délicat, car comme il ne fonctionne que sur un accord (au mieux une courte séquence d’accords), il faut changer de gamme bien plus souvent en suivant à la lettre (et surtout à l’oreille) les différents enchaînements du morceau : plus question ici d’utiliser sans fin quelques automatismes, il faut suivre la musique…
Néanmoins, comme nous l’avons dit, il y a aussi des morceaux qui n’ont qu’un seul accord (nombreux traditionnels africains) ou qui sont construits sur un bourdon (fondement de la musique indienne) : c’est la même note qui se répète en fond sonore. C’est alors l’occasion rêvée pour tester ses modes !
Nous vous proposons de le faire sur l’accompagnement d’une chanson d’Alain Souchon « Ronsard Alabama » qui est un bourdon en MI (par chance pour notre exemple, sans tierces, donc ni mineur, ni majeur…). Dans l’enregistrement, l’arrangement proposé par le chanteur était construit sur le cinquième mode. Ce mixolydien ajoute la tierce majeure et la septième mineure (au bourdon) et, avec la fondamentale (mi) donnée par le bourdon lui-même, l’accord devient un MI 7 qui a donné sa consonance folk à Ronsard Alabama.
Comme nous allons le voir, bien d’autres atmosphères auraient pu être développées sur ce mi, par l’emploi d’un des six autres modes, ionien, dorien, phrigien…
33-01 Un bourdon en mi, tempo 80
Dans la méthode, exercice chapitre 33 page 131

Reprenons notre affaire à son point de départ. La gamme heptatonique majeure nous a livré 7 doigtés (un par note de la gamme) qui s’enchaînent de plus en plus dans l’aigu en « grimpant » sur la corde grave (mi 6ème). Prenons l’exemple de MI majeur (4 dièses à la clé).
Cases du doigté 1 (par corde) : 0 2 4 ; 0 2 4 ; 1 24 ; 1 2 4… (; = changement de corde)
mi fa# sol#; la si do#; ré# mi… 1 2M 3M; 4j 5j 6M; 7M 8j
Cases du doigté 2 : 2 4 5 ; 2 4 6 ; 2 4 6 ; 2 4 6…
fa# sol# la; si do# ré#; mi fa#… 2M 3M 4j; 5j 6M 7M; 8j 2M
L’oreille qui a enregistré la note mi comme point de départ, calcule tous les intervalles en fonction de cette première note. Les notes et les intervalles des deux doigtés sont donc identiques. C’est l’approche tonale.
Partons maintenant directement du doigté 2 sans avoir donné à l’oreille la note mi comme point de départ. Elle va alors choisir le nouveau commencement que vous lui offrez et calculer les intervalles par rapport à cette nouvelle note, le fa#.
Cases du doigté 2 : 2 4 5 ; 2 4 6 ; 2 4 6 ; 2 4 6…
fa# sol# la ; si do# ré# ; mi fa# … 1 2M 3m 4j 5j 6M 7m 8j
Le doigté n’a pas changé, les notes non plus (il y a toujours 4 dièses dans la gamme), mais les intervalles sont différents parce que le point de départ est différent ! Ce deuxième doigté, avec une nouvelle tonique (fa#) correspond cette fois à une nouvelle gamme, en l’occurence mineure. C’est le mode appelé Dorien, nous sommes en FA# dorien, un mode mineur.
Par extension, chacun des 7 doigtés de la gamme heptatonique peut aussi correspondre à un mode différent, soit majeur, soit mineur. Encore une fois, essayons de résumer cette affaire car elle peut paraître complexe. Il faut bien envisager 2 cas :
Si vous enchaînez les 7 doigtés sur le manche de la guitare : doigté 1 case 0, doigté 2 case 2, doigté 3 case 4…, vous jouez en tonal, c’est-à-dire toujours avec la même gamme, en l’occurrence ici celle de MI majeur. Doigté 1 case 0 mi fa# sol# ; la si do# ; ré#… Doigté 2 case 2 fa# sol# la ; si do# ré# ; mi… Doigté 3 case 4 sol# la si ; do# ré# mi ; fa#… Les notes sont toujours les mêmes : mi fa# sol# la si do# ré# mi, vous êtes toujours en MI majeur
Si vous commencez les 7 doigtés (doigté 1, doigté 2…) par la même note mi (c’est-à-dire tous à la case 0), vous jouez modal, c’est-à-dire avec 7 gammes différentes (cf. chapitre 27). Doigté 1 case 0 mi fa# sol# ; la si do# ; ré#… = MI ionien. Doigté 2 case 0 mi fa# sol ; la si do#… MI dorien. Doigté 3 case 0 mi fa sol ; la si do… = MI phrygien…
Reprenons notre bourdon de « Ronsard Alabama » et testons, un par un, les modes qui vont donner de nouvelles couleurs à la chanson. Rappelons qu’Alain Souchon a choisi le mixolydien et l’ambiance folk-blue grass qu’il amène. Voilà donc ces 7 modes nommés par les Grecs qui avaient déjà compris la combine, avec un petit bout d’impro sur chacun pour montrer comment ils peuvent sonner :
33-02 Le mode de mi ionien, tempo 80
Exercice chapitre 33 page 133

33-03 Le mode de mi dorien, tempo 80

33-04 Le mode de mi phrygien, tempo 80

33-05 Le mode de mi lydien, tempo 80

33-06 Le mode de mi mixolydien, tempo 80
Exercice chapitre 33 page 134

33-07 Le mode de mi aéolien, tempo 80

33-08 Le mode de mi locrien, tempo 80
Exercice chapitre 33 page 135

Les notes induites par ces intervalles différents, qui changent donc avec chaque mode, vont créer une ambiance différente que vous pourrez privilégier ou non pour vos improvisations.
L’Ionien nous est familier et correspond à notre gamme majeure, tout comme l’Aéolien qui est notre gamme mineure classique. Le Dorien est la gamme mineure la moins « mineure » du fait de sa sixième majeure. Le phrygien, où tous les intervalles sont mineurs ou justes va sonner plutôt oriental. Le lydien rehausse bien les accords avec septième majeure (MI7M). Le Mixolydien est une gamme majeure qui correspond à l’accord septième (MI7). Le Locrien est une gamme mineure avec la quinte diminuée (MIm7/5b).
Mais attention ! Il faut bien comprendre que là, vous n’improvisez plus sur une suite d’accords mais sur un accord unique (parfois grâce au ciel à deux, à trois…) et que vous devez donc changer de mode (ou d’arpège, cf. chapitre 8) au fur et à mesure du déroulement du morceau… Vous en conviendrez, ce n’est plus du tout la même musique !
33-09 Récapitulatif des 7 impros modales en mi, tempo 100