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Gorge Benson This masquerade

Publié le 19 janvier 2026, par Charles-Erik Labadille
Gorge Benson par Radio France

This Masquerade par Gorge Benson

Pour cette nouvelle « musiscopie », j’ai choisi « This masquerade » interprétée par George Benson. Maintenant que vous connaissez mieux les rouages de la musique et les différents instruments utilisés, nous allons prendre vraiment exemple sur Jacques Chancel (radioscopie) : chaque nouveau morceau abordé sera l’occasion de présenter son auteur ou son interprète ; et vous vous doutez bien que ce ne sera pas n’importe qui ! Pour cette grande « première », il s’agit d’un guitariste-chanteur exceptionnel, autant dire tout de suite mon guitariste (et chanteur) préféré !

L'album Breezin (1976)

Mais d’abord le morceau. This masquerade a été composé par le chanteur et musicien américain Léon Russell en 1972. Il s’agit d’une ballade amère et d’un sujet « grave » comme l’annonce les deux premiers vers :

« Are we really happy here (Sommes-nous vraiment heureux ici)
With this lonely game we play ?…” (Avec ce jeu solitaire auquel nous jouons ?),

de là à dire que notre vie n’est qu’une mascarade… (this masquerade)…

Le texte est servi par une musique pleine d’émotions, accords majeurs septièmes et mineurs septième chargés de nostalgie, et l’interprétation de Benson la tire vers le blues. Il n’est pas le premier à reprendre le titre (Russell, Helen Reddy, les Carpenters) mais sa version enregistrée dans l’album « Breezin » (1976) va le populariser ainsi que son interprète dont c’est le premier grand succès d’une carrière pourtant déjà longue (14 albums studio !) : l’album est entre autres certifié triple disque de platine aux Etats-Unis et devient l’un des opus de jazz les plus vendus de tous les temps. Deux chansons s’imposeront comme des standards : « Breezin » et « This masquerade ».

Commençons donc par un long extrait de l’original, enregistré avec un tempo à 89. Pour les amateurs en voici également la grille :

This masquerade (Léon Russel), interprété par G Benson 1976, extrait

This masquerade en « tranches »

Maintenant décortiquons, comme c’est l’habitude dans cette rubrique « This masquerade ». Petite nouveauté : cette fois, je me suis servi de RipX, un logiciel de « démixage » doté d’une IA qui permet d’isoler les pistes d’instruments à partir d’un audio complet : vous allez voir que le résultat n’est pas inintéressant…

L’intro époustouflante

George Benson 1986 Montreux jazz festival

Commençons par l’intro : il s’agit d’un récitatif qui met tout d’abord en valeur le pianiste, Jorge Dalto. Sur ce brillant environnement harmonique (voir la grille), vient se greffer la « guitare » de Gorge avec une de ses spécificités qui depuis est reconnue dans le monde entier, en quelque sorte la « carte de visite » de l’artiste : la mélodie de la guitare est doublée à la voix et l’on pressent, en entendant le « second organe » de Gorge que de ce côté-là non plus, on ne va pas être déçu ! Deux fois touché par la grâce, Gorge, il n’y a vraiment pas de justice pour nous autres, pauvres terriens…

Le piano de l’intro

La guitare de l’intro

La voix de l’intro

La guitare doublée par la voix de l’intro

 

La rythmique basse / batterie

Gorge Benson par Jazz à vienne

This masquerade. Le couplet et les ponts

Puis on entre dans le vif du sujet, avec le couplet et la rythmique. On a souvent dit que cette version de « This masquerade » était jazzy. Elle est alors jazz très cool, rien de quoi déconcerter l’auditeur lambda avec ses « grosse caisse / caisse claire » très classiques et très régulières qui se rapprochent plutôt d’une rythmique bossa : 1 Poum 2 Tchak Poum 3 Poum 4 Tchak Poum 1 Poum. Poum poum-Poum, ce battement du coeur c’est the kick (la BD, la grosse caisse) et Tchak c’est the snare (la caisse claire) qui marque les temps 2 et 4 de cette mesure à 4 temps on ne peut plus traditionnelle. On remarque au passage que RipX n’a pas pu isoler la charley, les cymbales et d’autres percussions (claves…) qui habillent la batterie (il existe d’autres logiciels encore plus performants (par exemple SpectralLayers de Steinberg). La basse « rondelette », assurée par Stanley Banks, est à cette image, très « carrée » et assurant une « fondation » solide à l’ensemble. On entend bien que tout est fait pour populariser du jazz et rassurer le public.

This masquerade. La rythmique basse / batterie sur le couplet

Une harmonie sophistiquée

On peut noter ensuite que la composition de Russell est variée puisque les deux ponts qui suivent le thème principal sont construits sur deux changements de ton qui font oublier les couplets auxquels on reviendra par la magie d’une modulation idoine. Cette harmonie sophistiquée est un véritable tremplin pour la voix de Gorge Benson dont on remarque rapidement les qualités hors du commun : une voix pleine, puissante, brillante, un grain particulier et une large tessiture puisqu’elle monte jusqu’au sol aigu…

En revanche, on peut regretter que RipX n’ait pu démêler piano et guitare rythmique très solidaires dans l’enregistrement (de la vraie « dentelle ») car les deux fusionnent littéralement pour concocter un accompagnement « aux petits oignons ». Dommage, on aurait bien aimé mieux découvrir ce que Benson bricole réellement à la rythmique. Néanmoins, les violons sont bien isolés et l’on peut apprécier à sa juste mesure cet habillage de qualité.

This masquerade. La voix sur le thème (avec piano)

This masquerade. Les cordes

Les chorus

Avec la partie chorus (chorus 1 et chorus final), c’est bien entendu la guitare de Gorge que l’on peut apprécier et là, nul n’est besoin de commentaires, il suffit juste de se laisser aller à l’écoute, toujours et toujours renouvelée…

This masquerade. La rythmique basse / batterie du chorus

This masquerade. Chorus principal avec guitare / voix / basse

This masquerade. Chorus final avec guitare / voix / basse

Gorge Benson par Jazz Radio

Gorge Benson, trois quarts de siècle à la guitare

Benson jeune avec son beau-père Th. Collier par Musiq XXL

Après un tel rendez-vous avec un tel guitariste, qui revendique lui-même son appartenance au style « jazz funk vocal », on ne peut pas s’empêcher de dire quelques mots sur la carrière d’un artiste qui depuis 76 ans (il en aura 83 en 2026) enchante les auditeurs devant lesquels il se présente.

En effet, né en 1943 à Pittsburgh (à l’ouest de New York), le jeune Benson brûle les trottoirs et les planches très tôt, acquiert par l’intermédiaire de son beau-père mélomane (adepte de Charlie Chritian) un ukulélé puis une guitare. À 9 ans, il enregistre même un premier single sous le nom de « Little Gorge Benson ».

In flight 1977

Mais ses parents l’écartent des sollicitations nombreuses car ils ne veulent pas en faire un enfant star, comme le sera plus tard Michaël Jackson. Il finit donc ses études et il faudra attendre 1964 et ses 21 ans pour voir sortir son premier album solo.

Il faudra également attendre son 15ème album studio Breezin (1976 avec « This masquerade ») pour que sa carrière s’envole dans le style Jazz funk. Le « Funk », littéralement « puant, qui sent la sueur » est un genre musical issu de la soul et du jazz où la section rythmique (guitare, basse, batterie) extrêmement syncopée domine, où les riffs (plans rapides) et les solos ont la part belle. Un an après, l’album In Flight (1977) est encore un excellent exemple du style Benson, où les improvisations à la guitare sont doublées par le chant.

Give me the night 1980

Parmi  la trentaine d’albums studio produits, dont bon nombre sont introuvables, on peut conseiller quelques CD qu’on dégotte encore assez facilement sur les plateformes de vente en ligne (Amazon, la Fnac…). Give me the night (1980), réalisé par Quincy Jones, séduira les amateurs de pistes de danse.

Tenderly 1989

Retour au jazz des origine avec le remarquable Tenderly (1989), accompagné entre autres par McCoy Tyner (piano), Ron Carter (contrebasse)… Le chant et les solos du blues « You don’t know what love is » sont particulièrement splendides.

Givin it up 2006

Givin’ it up (2006) est un excellent cru, d’autant qu’il est interprété en collaboration avec le merveilleux chanteur Al Jarreau (que nous retrouverons bientôt dans ces colonnes).

Gorge Benson a également joué, évidemment entre autres, avec Miles Davis, Stevie Wonder et la remarquable guitariste acoustique Earl Klugh.